L’italie

L’Opéra fut inventé et popularisé en Italie, qui abritait toujours plus de maisons d’opéra qu’aucune autre région du monde. Au début du XIXème siècle, on y produisait une quarantaine de nouveaux opéras par an et des douzaines de compositeurs s’y consacraient. C’est dans ce ferment que Rossini, Donizetti, et Bellini créèrent une nouvelle tradition d’opéras italiens et composèrent des œuvres qui furent joués à travers l’Europe et le nouveau monde presque chaque année depuis leur création.

Gioacchino Rossini

Si l’on avait demandé à un européen moyen vivant en 1825 le nom du plus célèbre compositeur vivant, il n’aurait pas répondu Beethoven mais Rossini. Gioacchino Rossini (1792-1868), est plus connu aujourd’hui pour ses opéras comiques tels que L’italiana in Algeri (L’italienne à Alger, Venise 1813) et Il Barbiere di Siviglia (Le barbier de Séville, Rome 1816). Pourtant, de son vivant, la réputation de Rossini reposait surtout sur ses opéras sérieux tels qu’Otello (Naples 1816) Mosè in Egitto (Moïse en Egypte, Naples 1818) et Guillaume Tell (Paris, 1829). Il était le compositeur en partie sa célébrité à sa capacité à concilier les aspects caractéristiques des opéras bouffe et opéras séria dans ses opéras comiques et ses opéras sérieux, les rendant plus variés, attrayants et plus proches de la vérité et de la complexité de la personnalité des humains. Les nouvelles normes qu’il établi pour l’opéra Italien perdureront pour plus d’un demi-siècle.

Le bel canto

Dans les opéras de Rossini, l’élément le plus important est la voix. Elle y est même plus importante que l’histoire, l’orchestre, les costumes et la mise en scène. Il exigeait un style vocal élégant, caractérisé par un technique fluide gommant tout efforts, un timbre d’une beauté égale dans tout le registre d’un chanteur, d’agilité, de la souplesse et le contrôle de tout type de mélodie, des longues lignes mélodiques jusqu’aux riches ornements virtuoses. Ce style est aujourd’hui connu sous le nom de Bel canto soit « beau chant » traduit littéralement. Ce terme fut utilisé rétrospectivement par Rossini et d’autres pour marquer la différence entre le style vocal du XVIIIème et du début du XIXème siècle et le style plus lourd et dramatique qui dominait au milieu du XIXème siècle.

Style général

Les opéras de Rossini sont connus pour leurs airs irrésistibles associés à des mélodies entrainantes, des rythmes enlevés et un phrasé clair. Ses mélodies sont serties de vocalises combinant la démonstration vocale et l’expressivité et une description précise de chaque personnage. Il répète souvent ses idées, le plus souvent dans des tournures différentes, et montre un sens impeccable du rythme théâtral. Chez Rossini, l’orchestre soutient le chanteur sans jamais en entrer en compétition avec lui. Il même toutefois également les instruments de l’orchestre en valeur, particulièrement les vents, pour ajouter de la couleur. Ses schémas harmoniques restent simples, mais originaux. Il partage avec d’autres compositeurs de son siècle un goût pour la juxtaposition de tonalités en relation de tierces. Un des éléments caractéristiques de sa musique, aussi simple qu’efficace, est aujourd’hui connu sous le nom de « crescendo Rossini ». Il consiste à faire monter la tension en répétant une phrase à chaque fois plus fort, et souvent dans un registre plus aigu, donnant parfois l’impression d’un monde au bord de l’explosion.

Structure des scènes

Dans les opéras classiques, l’intrigue avançait dans des dialogues en récitatifs secs tandis que les airs étaient des moments statiques sur le plan dramatique n’exprimant qu’un ou deux sentiments. Rossini et ses librettistes ont développé des scènes dans lesquels l’histoire était déroulée tout au long de l’acte. Ils intègrent de nouveaux développements dans l’intrigue ou des changements d’humeurs à l’intérieur d’un air ou d’un ensemble. Une succession continuelle de récitatifs accompagnés par l’orchestre, d’airs solo, de duos, d’ensembles et de chœurs contribuent à l’avancement de l’intrigue, dans laquelle l’orchestre et le chœur jouent un rôle plus significatif que dans les opéras italiens précédents.

Une scène commence généralement par une introduction instrumentale et une section de récitatif (appelé scena, soit « scène » en Italien) accompagné par l’orchestre. L’air qui en découle comporte deux sections, un cantabile lent et lyrique et une cabaletta plus brillante et animée. Le cantabile exprime une humeur relativement calme tel que l’humeur pensive, la tristesse, ou l’espoir, la cabaletta exprime des humeurs plus actives tels que la colère ou la joie. La cabaletta est répétée entièrement ou partiellement, éventuellement avec des ornements improvisés. Certains airs comme Una voce poco fa tiré du Barbier de Séville, n’ont que ces deux sections, mais la majorité des airs comportent une section au milieu entre le cantabile et la cabaletta appelé tempo di mezzo (mouvement du milieu) qui est habituellement une transition ou une interruption par d’autres personnages et dans laquelle un événement altère la situation ou l’état d’esprit du personnage. Les duos ou les ensembles ont une forme similaire (comme le duo de La Traviata de Verdi) mais le cantabile est habituellement précédé d’une section d’ouverture appelée tempo d’attaco, dans laquelle les personnages échangent des phrases mélodiques. Le final d’un acte, rassemble la plupart ou tous les personnages et est organisé de la même façon, même si les sections portent des noms différents.

a. Aria (solo ou chœur)
Introduction orchestrale Scena

Récitatif

Cantabile

Habituellement lent

Tempo di mezzo (section du milieu)

Changement de tempo, modulations, peut être une transition, un ensemble ou un chœur)

Cabaletta

Habituellement rapide

b. Duo ou ensemble
Introduction orchestrale Scena Tempo d’attaco (section d’ouverture) Cantabile Tempo di mezzo Cabaletta
c. Finale
Introduction orchestrale Scena Tempo d’attaco Largo concertato (section concertante, tempo lent) Tempo di mezzo Stretta (section rapide)

La forme Rossinienne basique pouvait être appliquée dans toute situation dramatique, sa structure crée une progression dramatique d’une atmosphère ou d’une idée à une autre tout en permettant de présenter plus de deux atmosphères distinctes dans une forme cohérente. En accord avec le rôle de l’opéra italien comme vecteur principal de chant virtuose, cette structure présente également l’opportunité pour un chanteur de montrer une large palette d’émotions et d’effets vocaux, de la beauté lyrique aux explosions pyrotechniques.

Le barbier de Séville

Le barbier de Séville est aujourd’hui considéré comme l’opéra de Rossini le plus célèbre. Il associe les traits d’un opéra bouffe à la tradition du bel canto. Le personnage principal, le barbier de la ville et résident intriguant au demeurant, aide un Comte (déguisé en Lindoro, un pauvre soldat) à obtenir la main de la belle et riche Rosine, retenue captive par son tuteur, le Dr Bartolo, qui a bien l’intention de l’épouser pour toucher sa fortune. Les messages secrets, les querelles d’ivrognes et les identités masquées forment une intrigue chaotique. L’air de Rosina, Une voce poco fa, justement célèbre, conduit le personnage à des changements de style.

L’introduction orchestrale présente des thèmes qui réapparaissent plus tard. Il n’y a pas de récitatif d’introduction, mais la première partie du cantabile, où elle raconte être courtisée par Lindoro et en être tombée amoureuse, est fractionnée en des phrases courtes, ponctuées d’accords orchestraux, un style approprié à la narration. Lorsqu’elle jure d’échapper à la vigilance de son garde, le style change brièvement pour se faire plus comique, précédé et suivi par des ornements élaborés et des traits lorsqu’elle jure de se marier à Lindoro. Rossini passe directement à la cabaletta où la musique révèle la véritable nature de Rosine. Elle clame être de nature docile et obéissante (tout en chantant une mélodie lyrique et râleuse) autant qu’une vipère et une intrigante montrant soudainement de grands sauts vocaux et des traits rapides dans un style d’opéra bouffe. Cet un air est un portrait avisé des différentes facettes de la personnalité de Rosine et une combinaison maîtrisée d’une mélodie de Bel Canto, d’esprit et de description comique.

L’Opéra séria

L’attrait durable des opéras comiques de Rossini fit quelque peu oublier ses opéras dramatiques, mais à l’époque du compositeur, les deux étaient d’importance équivalentes. Bien des opéras sérieux de Rossini furent remontés avec succès dans les dix dernières années, démontrant que son style et son approche avait une très large palette descriptive, rendant les personnages avec vérité, décrivant des situations et transmettant des émotions qui ne sont représentées que dans l’opéra comique.

L’opéra sérieux de Rossini le plus connu est Guillaume Tell, écrit pour l’opéra de Paris en 1829 et fut représenté cinq cent fois du vivant du compositeur. Le livret, basé sur le William Tell (1804) de Friedrich von Schiller, célèbre un héro légendaire qui conduit une rébellion de trois cantons Suisses contre un gouverneur Autrichien. Le thème était d’actualité. En effet, les révolutions et la lutte pour l’unité nationale restaient dans l’air. Pour cette raison l’œuvre fut assujettie à la censure à Milan, Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg. Tout en prolongeant les conventions qu’il avait aidé à établir dans l’opéra italien, la mise en musique de Rossini incluse de nombreux chœurs, des ensembles, des danses, des processions et des interludes orchestraux atmosphériques, tous à la manière du grand opéra français.

Ouvertures

Les ouvertures des opéras de Rossini trouvèrent une seconde carrières dans les salles de concert intégrant le répertoire orchestral. La plupart sont en deux parties. Une longue et lente introduction avec une mélodie lyrique pour les vents, suivie d’une section binaire rapide sans reprise, d’une forme similaire à l’exposition et à la réexposition dans une forme sonate. La partie rapide se concentre presque exclusivement sur les thèmes, avec des transitions minimalistes et un grand crescendo Rossini à la fin de chaque thème. Cette formule combine des mélodies attrayantes en excitant l’anticipation font des ouvertures de Rossini de parfaits levés de rideau à l’opéra et d’excellentes entrées dans un programme de concert.

La plus célèbre est l’ouverture de Guillaume Tell écrite pour Paris, sa forme diffère d’une ouverture à l’Italienne. Elle est en quatre sections qui présentent un série de scènes de genres tirées de l’opéra : une introduction pastorale, une description musicale d’un orage, une nouvelle partie lente avec un ranz de vaches, un cris de berger suisse joué au cor anglais (plus tard répété à travers l’opéra) et un allegro galopant (utilisé au XXème siècle comme thème pour des émissions radios et des séries télés – carrefour de l’Odéon, the lone ranger). Le mélange de simplicité dans la mélodie, l’harmonie et la forme avec des rythmes vifs, des nuances engageantes et des effets orchestraux inhabituels a pérennisés les ouvertures de Rossini comme des favoris du répertoire classique.

Vincenzo Bellini

Vincenzo Bellini (1801-1835) était un jeune contemporain de Rossini. Il devint célèbre après que Rossini ait arrêté de composer des opéras. Bellini avait une préférence pour les drames passionnels avec un argument rapide et des actes poignants. Son librettiste favori, Felice Romani, ne limitait pas l’action aux passages en récitatifs mais la construisait au sein des airs et fournissait des opportunités pour de grands moments lyriques au sein même des récitatifs. Parmi les dix opéras de Bellini (tous sérieux), les plus importants sont : La Sonnambula (La somnambule, 1831), Norma (1831) et I Puritani (Les puritains, 1835).

Style

Bellini est connu pour ses mélodies longues et souples, richement ornées et émotionnellement intenses. L’une des plus célèbres est la section cantabile de Norma : la cavatine ou air d’entré Casta diva (chaste déesse). L’opéra se déroule dans une gaulle récemment conquise par les romains. Il reflète la fascination des romantiques pour le lointain passé et les contrées éloignées ainsi que l’aspiration des italiens à se libérer des dominations étrangères. Ces idéaux politiques étaient particulièrement exacerbés après que l’Autriche ait réprimé des révoltes dans le nord de l’Italie entre 1830 et 1831. Lorsque Norma, grande prêtresse des druides, prie la lune pour la paix avec les romains, sa ligne vocale semble être perpétuellement en mouvement, créant une mélodie profondément expressive et imprévisible. Le secret d’une telle mélodie est qu’elle repose sur une structure simple et des mouvements souvent conjoints (la, sol, fa, dans la première phrase, la si bémol dans la seconde). Elle est ornée avec des motifs toujours changeants qui attirent l’attention et jouent avec les attentes de l’auditeur. La scène suit un schéma Rossinien. Elle s’ouvre sur un récitatif accompagné par l’orchestre, suivie d’une section cantabile, un tempo di mezzo déclamé et une cabaletta brillante. Dans chaque section, le chœur joue un rôle important, répondant aux supplications pour la paix de Norma. L’interaction constante de entre le personnage principal avec des personnages secondaires et le chœur crée l’effet d’une action continue, que Bellini renforce grâce à de fréquents changements de style, de texture et de matériel mélodique.

Gaetano Donizzeti

Gaetano Donizetti (1797-1848) fut l’un des compositeurs Italiens les plus prolifiques du second quart du XIXème siècle. Il écrit des oratorios, des cantates, de la musique de chambre et des œuvres liturgiques, une centaine de mélodies et de nombreuses symphonies en plus d’environ soixante-dix opéras. Ses œuvres les plus notables sont ses opéras séreux Anna Bolena (Milan 1830) et Lucia di Lammermoor (Naples 1835), l’opéra comique La fille du régiment (Paris 1840) et l’opéra bouffe L’élisir d’amore (Lélixir d’amour, Milan 1832) et Don Pasquale (Paris 1843).

Tout comme Rossini, Donizetti avait un instinct théâtral développé ainsi qu’un talent de mélodiste. Il savait parfaitement décrire les personnages, une situation ou un sentiment par la mélodie. Ses opéras comiques mêlent souvent les sentiments à la comédie. Dans ses opéras sérieux, Donizetti fait constamment avancer le drame, évitant occasionnellement les cadences qui génèreraient les applaudissements, soutenant ainsi la tension dramatique jusqu’à la fin d’une scène. Les débuts et les fins de sections tels que l’introduction orchestrale, le cantabile et la cabaletta sont parfois masqués par des chœurs ou des épisodes de récitatifs. La musique semble ainsi posséder une continuité.

Lucia di Lammermoor

L’un des opéras les plus célèbres de Donizetti, Lucia di Lammermoor, offre un parfait exemple de ce genre de continuité basé sur un roman de Sir Walter Scott (1771-1832), le romancier le plus célèbre de sa génération. L’argument de l’opéra se déroule dans les rochers solitaires et les vieilles querelles des Highlands écossais, un lieu éloigné dont la terre, le peuple et la culture fascinait le publique et capturait l’imagination des écrivains romantiques ainsi que des compositeurs. Le frère de Lucia lui fait croire que l’homme qu’elle aime, Edgar, lui a été infidèle. Elle accepte à contrecœur d’en épouser un autre. Elle tue son mari pendant sa nuit de noce. Lucia a des hallucinations dans lesquelles elle entend Edgar l’appeler. Elle perd la raison. Sa « scène de la folie » dans le dernier acte crée un flux ininterrompu d’évènements à travers de nombreuses entrées et des changements de tempi.

Motifs réminiscients

La scène s’ouvre sur un chœur court, qui commente l’apparence cadavérique et échevelée de Lucia lorsqu’elle apparaît après avoir tué son mari. Une musique annonciatrice de mauvais présage se fait entendre. Ce thème avait déjà été exposé dans le prélude de l’opéra, joué par un quatuor de cors. Par dessus ce thème, et un motif syncopé de flûtes, Lucia commence un récitatif passionné, appelant Edgar. Les flûtes et les clarinettes reprennent le thème du duo d’amour de l’acte I, un tel rappel des motifs déjà entendus sera appelé motif réminiscent. Le récitatif continue avec de nombreux changements de tempi et se superpose avec l’introduction du cantabile. Ce brouillage des contours sert de signe de sa folie. Le tuteur de Lucia, un capitaine de la garde, et son frère, ayant appris le meurtre, prient pour obtenir la grâce de dieu. Le tempo di mezzo joint successivement Lucia et son frère, son tuteur, puis le chœur. Après une pause et une introduction orchestrale, Lucia commence sa cabaletta. Mais avant qu’elle n’attaque la reprise attendue, le chœur et les autres personnages font irruption, la rejoignant alors qu’elle termine la reprise avant de s’évanouir. Une telle adaptation flexible des standards rossiniens, structurée pour coller au déroulement du drame est caractéristique de Donizetti et servi de modèle à Giuseppe Verdi dans la génération suivante de compositeurs d’opéra.

Les classiques de l’opéra italien

Les opéras de Rossini, Bellini et Donizetti qui eurent le plus de succès furent joués dans toute l’Italie et dans d’autres pays disposant de compagnies spécialisées dans les opéras italiens, ou dans des versions traduites. Les airs les plus célèbres devinrent des chants populaires entendus par un large public. En effet, des extraits d’opéra étaient souvent joués en dehors des maisons d’opéra et disséminés à travers des arrangements en tous genres pour voix et piano, piano seul, orchestre de chambre et autres ensembles instrumentaux. Au milieu du siècle, ces opéras étaient en passe de devenir des piliers du répertoire, donnés à plusieurs reprises partout où des opéras étaient joués. Le barbier de Séville de Rossini, Norma de Bellini et Lucia de Lammermoor de Donizetti font parti des premiers opéras à atteindre le statut de classiques comparables au Messie de Haendel ou aux symphonies de Beethoven. Le succès phénoménal de ces opéras explique en partie la domination de l’opéra sur la vie musicale italienne sur plusieurs générations. Pendant des années, les plus grands compositeurs italiens se spécialisèrent dans l’opéra, tandis que la musique instrumentale, la musique pour chœur et même la mélodie restèrent relativement négligés.