L’Allemagne

L’interaction entre la musique et la littérature, si caractéristique du Romantisme du dix-neuvième siècle, fut plus développée dans les pays germanophones, à l’opéra aussi bien que dans la mélodie et la musique instrumentale. Le Singspiel (théâtre chanté) est à l’origine de l’opéra Allemand. Les compositeurs du début du dix-neuvième siècle ont également absorbé les éléments romantiques des opéras français tout en intensifiant les caractéristiques nationales du genre.

Carl Maria von Weber

L’œuvre fondatrice de l’opéra romantique allemand est Der Freischutz (Le franc-tireur, créé à Berlin en 1821) de Carl Maria von Weber (1786-1826). (Portrait ci-dessous) Carl-Maria-Von-Weber Der Freischütz fut très audacieux pour son époque, non seulement par son orchestration et l’harmonisation très particulière de Weber, mais également l’idée de mettre des gens ordinaires au centre de l’action, parlant et chantant leurs soucis, leurs amours et leurs peurs. Le livret de Der Freischütz illustre les caractéristiques de l’opéra romantique allemand. Les intrigues sont tirées de l’histoire médiévale, de contes et de légendes . Des créatures fantastiques  et des évènements surnaturels surviennent dans un paysage mystérieux et désertique, mais les scènes d’humbles villages ou de vie rurale sont régulièrement introduites. Les manifestations surnaturelles et la natures sont liées au destin des personnages humains. Les mortels ne se comportent pas seulement comme des individus mais également comme des agents ou des représentant des créatures fantastiques bonnes ou mauvaises. Le triomphe du bien est une forme d’exaltation ou de rédemption, un concept vaguement religieux de délivrance des péchés et des erreurs par les souffrances, la conversion ou les révélations.En donnant une telle importance ai contexte physique et religieux, l’opéra allemand se distingue fortement de ses équivalents français et italiens. Néanmoins son style et ses formes musicales s’inspire directement de ces deux pays, tandis que l’usage de mélodies simples de style traditionnels introduit un élément national allemand distinctif. L’opéra allemand comporte également de plus en plus d’harmonies chromatiques et utilise les couleurs orchestrales pour servir l’expression dramatique. L’orchestre y a un rôle plus équitable à l’opposé de la prédominance que donnaient les italiens au beau chant.

Toutes ces facettes sont illustrées dans Der Freischütz. Les chœurs rustiques, les marches, les danses et les airs s’entremêlent avec des airs en plusieurs parties dans le style italien. La forêt sombre en arrière plan est décrite de manière idyllique par les cors au début de l’ouverture et de manière diabolique dans la glaçante scène dans la gorge aux loups.

L’histoire s’inspire de récits traditionnels. Max, un jeune garde forestier, aime Agathe. Pour la conquérir et l’épouse, il doit passer un test de tir. Max s’y essaye plusieurs fois mais échoue par malchance aux exercices de tir. Kaspar, un autre garde, persuade alors Mas qu’il peut obtenir des balles magiques qui peuvent garantir son succès à l’épreuve. Au cœur de la nuit, les deux hommes se rencontrent dans la gorge aux loups, d’où Kaspar tire ses balles magiques. Max ignore que Kaspar a vendu son âme au diable, Samiel, qui contrôle la trajectoire de la dernière balle qu’il destine à tuer Agathe. Au moment de l’épreuve de tir fatale, six balles sont utilisées. Max n’a plus qu’une seule balle, guidée par Samiel. Agathe fait soudain irruption dans la ligne de feu, alors que Max tire, mais elle est protégée par la couronne magique d’un vieil ermite et Kaspar est tué à sa place.

Scène dans la gorge aux loups

La scène dans la gorge aux loups (finale de l’Acte II), pendant laquelle les sept balles sont tirées, incorpore des éléments de mélodrame, un genre de théâtre musical mêlant des dialogues parlés avec une musique de fond. Le mélodrame était populaire en France et dans les pays germanophones depuis les années 1770 et des scènes de mélodrames sont apparues dans les opéras de Mozart, Beethoven et d’autres compositeurs. Déclamant ses répliques sur une musique orchestrale continue, Kaspar invoque Samiel. Puis il tire chaque balle, alors que Max se cache derrière lui. Kaspar compte:  un, deux, trois, quatre etc.. tandis que la montagne fait écho à chaque compte. À chaque tire, Weber décrit un élément différent de la forêt sombre. Tout le long, il exploite ingénieusement les ressources de l’orchestre: les timbales, les trombones, les clarinettes, les cors, au premier plan, souvent sur des trémolos aux cordes. Des intervalles augmentés et diminués, des chromatismes audacieux pour décrire le mal et un chœur en coulisse soulignent les éléments sombres et surnaturels de l’histoire. Toute la scène est centrée sur les notes d’un accord de septième diminuée: mib -fa#-la-do, joué dans le registre grave, plus sombre, des hautbois, clarinettes et des violons 1 et2 sur une pédale de la à la basse. Cet accord est un motif récurrent lié à Samiel, entendu précédemment dans l’ouverture. Le même accord réapparaît souvent sous d’autres formes tout au long de la scène. Les notes de cet accord sont celles des tonalités principales: Fa# mineur au début et à la fin; Do mineur pendant le restant de la scène, particulièrement identifié à Kaspar, Mib majeur pour l’entrée de Max, et La mineur pour les visions surnaturelles.

Influences

L’idée qu’eut Weber d’associer des motifs et des tonalités à des personnages ou des évènements eut une influence énorme sur les autres compositeurs d’opéra. Ce principe eut également une grande importance pour Wagner, qui a également trouvé dans cette scène un modèle pour un drame musical continu basé sur une légende allemande. De façon plus générale, l’utilisation du triton par Weber, ainsi que des rapports de tierces, des accords de septième diminuée et des trémolos des cordes pour évoquer le mystère, le danger et le fantastique contribuèrent à établir ces associations comme des normes qui furent suivies par les compositeurs de musique de film au cinéma comme à la télévision.

Autres opéras

Weber n’avait apparemment pas l’intension d’envoyer un message nationaliste ni de fonder une école nationale d’opéra avec son Der Freischütz. Ses autres œuvres lyriques abordent des thèmes variés: Euryathe (1823), parle d’un troubadour dans la France médiévale et Obéron (1826)  mélange un monde fantastique d’elfes et de fées, des chevaliers médiévaux et les courts musulmanes de Bagdad et Tunis. L’orient y est décrit par des mélodies authentiques turques et égyptiennes. Ces sujets relèvent tous de l’exotisme plutôt que du nationalisme, bien qu’également romantique dans leur intérêt pour des lieux et des époques éloignées et pour le surnaturel. L’élan nationaliste ressenti dans Der Freischütz en fit l’opéra le plus populaire de Weber.