La musique de chambre

Dans la musique de chambre comme dans la musique orchestrale, les chefs d’œuvres du passé sont devenus incontournables pour les compositeurs du XIXème siècle. La musique de chambre continua à servir de formation pour la musique dans le cadre privé pour le plaisir des instrumentistes. Cependant les quatuors à corde et les autres pièces de musique de chambre furent de plus en plus joués en concert par des ensembles professionnels. Les compositeurs considéraient la musique de chambre aussi sérieusement que les symphonies, particulièrement les genres identifiés à Haydn, Mozart et Beethoven tel que le quatuor à cordes, la sonate pour violon et le trio avec piano. Ces formes devinrent des classiques exigeant un engagement avec le passé. Les compositeurs aspiraient de plus en plus à atteindre l’individualité des quatuors à cordes de maturité de Beethoven, prenant ses œuvres comme modèle autant dans la musique de chambre que dans les symphonies et les concertos.

Schubert

Adolescent, Schubert a écrit de nombreux quatuors à cordes pour sa famille et ses amis. Ces quatuors à cordes de jeunesse furent écrits sur le modèle des œuvres de Mozart et Haydn. C’est dans son quintet pour piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse (1819) qu’il trouve véritablement un style personnel et séduisant. Ce quintet est appelé La truite car le quatrième mouvement est une série de variations sur son lied Die forelle (la truite). Mais c’est dans les cinq dernières années de sa vie qu’il composa ses œuvres de musique de chambre les plus importantes : les quatuors à cordes en la mineur (1824), ré mineur (1824, également appelé La jeune fille et la mort) et sol majeur (1824) et le quintet à cordes en do majeur (1828). Tous atteignent la « divine longueur » tant admirée par Schumann dans la symphonie en do majeur. L’atmosphère, la difficulté, le style et la conception des œuvres tardives de musique de chambre de Schubert en font des œuvres dramatiques plutôt destinées au concert qu’à des divertissements pour des musiciens amateurs.

Quintet à cordes

Le quintet à cordes en do Majeur, composé deux mois avant sa mort, est souvent considéré comme son chef d’œuvre de musique de chambre. Il a ajouté un second violoncelle aux instruments standards du quatuor à cordes. Le son riche du violoncelle plaisait particulièrement aux sensibilités romantiques. Schubert obtient des effets magnifiques et varie constamment les textures. Il traite les cinq instruments comme égaux et les regroupent en variant constamment et en mettant souvent un instrument contre deux pairs. Par exemple, la belle mélodies en mi bémol majeur du second thème du premier mouvement apparaît d’abord aux violoncelles en tierces parallèles, accompagnées par une ligne de basse jouée par l’alto en pizzicato et un accompagnement en contretemps joué par les violons. Plus tard, les instruments échangent de motifs. La mélodie passe aux violons, puis, à la réexposition, elle est jouée par le premier violoncelle et par l’alto.

Il y a de forts contrastes d’atmosphères et de style à l’intérieur et entre les mouvements, du mouvement lent et profond jusqu’au finale joyeux et rieur ; du contrepoint savant à la rusticité du style populaire. Dans le premier mouvement, le thème d’ouverture présente une opposition entre do majeur et do mineur et entre un premier motif dramatique et une suite semblant une longue cadence mettant tout le mouvement à se résoudre. Schubert insiste initialement sur do mineur en utilisant les trois tonalités do, mi bémol, et sol majeur (soit les notes de l’accord parfait de do mineur) dans l’exposition. Le second thème oscille entre mi bémol, sol et si majeur, tonalités dont les toniques divisent l’octave en tierces majeurs égales. Un tel schéma tonal est typique du travail de Schubert plus tard imité par Schumann, Liszt, et d’autres compositeurs. Les rapports inhabituels entre les tonalités ainsi que la juxtaposition des styles figurent également dans les autres mouvements. Le mouvement lent, de rythme ternaire, contraste avec la mélodie éthérée en mi majeur et une section passionnée en fa mineur dans le style que Schubert associait aux tziganes Hongrois. Dans le troisième mouvement, le scherzo antique en do majeur passe par de nombreuses tonalités éloignées et entoure un trio lent en ré bémol majeur qui semble être une chanson tendre et calme. Dans le final, de forme rondo-sonate, c’est une danse rustique qui est mise en opposition avec une autre danse au raffinement plus urbain et avec des cascades pianissimo suggérant une vision surnaturelle. Tout le long de la pièce, Schubert intègre le style dramatique de Beethoven avec le lyrisme de son style, se montrant un digne successeur su grand maître.

Mendelssohn

Mendelssohn a écrit une grande quantité d’œuvres de musique de chambre dans lesquels nous pouvons retracer son évolution d’enfant talentueux, à compositeur mature mettant son talent à la mesure de celui de Beethoven, à la maîtrise de son propre génie. Il écrit de nombreuses œuvres de musique de chambre dans sa jeunesse, utilisant Haydn, Mozart et Bach comme modèles principaux. Ses premières œuvres publiées, écrites en 1822-1825 étaient trois quatuor avec piano et une sonate pour piano. Son premier chef d’œuvre reconnu, écrit à l’âge de seize ans, fut son octet pour cordes opus 20 (1825), remarquable pour sa conception presque symphonique, son traitement indépendant des huit instruments et son exigence pour la technique instrumentale. Son scherzo, inspiré d’un passage du Faust de Goethe, annonce le style féérique de son ouverture au Songe d’une nuit d’été, écrit l’année suivante. Après la publication des derniers quatuors à cordes de Beethoven, Mendelssohn en absorba les influences dans son quatuor à cordes en la mineur opus 13 (1827) et mi bémol majeur opus 12 (1829). Suivant l’example de Beethoven, Mendelssohn intégra des connections thématiques entre les mouvements tout en donnant à chaque mouvement un caractère distinctif bien affirmé. Les œuvres de chambre les plus représentatives de Mendelssohn sont son trio avec piano en ré mineur opus 49 et en do mineur opus 66. Les deux sont pleins de thèmes mélodieux et plaisants, d’une écriture idiomatique et comportent des mouvements lents à la manière de ses chants sans paroles et des scherzos dans son style féérique si caractéristique. Dans les pièces de genre, les styles et les formes classiques servent de vecteur pour un matériel romantique, mettant l’accent sur des mélodies expressives plutôt que sur l’économie de motifs et un développement tendu si caractéristiques de la musique de Beethoven.

Robert Schumann

Chez Robert Schumann, après « l’année des symphonies » vint l’année de la musique de chambre » de 1842 à 1843. Après avoir étudié les quatuors à cordes qui furent publiés ensemble sous le numéro d’opus 41, suivi d’un quintet avec piano et d’un quatuor avec piano. Dans ses articles de critiques il argumentait que les quatuors devaient ressembler à des conversations à quatre. Dans ses propres quatuors il a atteint cet idéal dans la fluidité des dialogues entre les instruments. Il insistait également sur le fait que les compositeurs devaient construire sur la tradition de Haydn, Mozart et Beethoven sans toutefois les imiter. En effet, bien qu’ils projettent aussi son style personnel, l’influence de ces trois compositeurs se reflète plus dans les quatuors à cordes de Schumann que dans ses autres œuvres.

Influencé par on études des œuvres de Bach, Schumann essai une nouvelle approche plus polyphonique dans ses œuvres de musique de chambre écrites en 1847. Les trios avec piano n°1 en ré mineur opus 63 et n°2 en fa majeur opus 80. Les deux ont une atmosphère complètement différentes, le premier est sombre, le second chaud et joyeux mais les deux trouvent un équilibre entre une rigueur intellectuelle dans la forme, le contrepoint, la profondeur expressive et l’originalité des thèmes et de leur développement. Cette combinaison d’éléments en fit des œuvres de musique de chambre influentes, particulièrement pour Brahms et les autres compositeurs germaniques.

Au delà du domaine des femmes

 Les œuvres destinées aux concerts grands publics tels que les symphonies étaient considérés comme la chasse gardée des hommes. Les femmes n’étaient pas encouragées à s’y aventurer. Les œuvres avec piano étaient acceptables tant qu’elles restaient dans le cadre privé. Pourtant peux de femmes ont composé des œuvres de musique de chambre.

Fanny Hensel

Fanny Hensel a écrit plusieurs œuvres de musique de chambre, mais seul son trio avec piano opus 11 fut publié au XIXème siècle (en 1850, quatre ans après sa composition et trois ans après la mort de la compositrice). Cette œuvre démontre une maîtrise assurée du genre, une écriture pleinement idiomatique pour les trois instruments, des thèmes expressifs et un développement convainquant des motifs exposés. Un mouvement lent de forme sonate avec quelques passages virtuoses pour le piano est suivi par un Andante espressivo et un chant sans paroles. Le dernier mouvement commence de façon inhabituelle avec un récitatif et un passage pour piano seul à la manière d’un nocturne avant d’être rejoint par les autres instruments dans une forme sonate passionnée. Dans tous les mouvements, les instruments échangent fréquemment leurs rôles, l’un prenant la mélodie pendant que les autres l’accompagnent, atteignant ainsi l’idéal d’une musique de chambre qui serait un moment de conversation musicale.

Clara Schumann

Clara Schumann composa ce qu’elle a considéré comme sa meilleur œuvre: le trio avec piano en sol mineur, en 1846, soit la même année que le trio de Hensel. L’œuvre a sans doute inspiré les trios de son mari, écrits l’année suivante. Les premiers et derniers mouvements sont de forme sonate et combinent les éléments tirés des périodes baroques, classiques et romantiques : des thèmes chantants mémorables, un traitement polyphonique riche, un développement par fragmentation des motifs, des imitations, une fugue (dans le développement du dernier mouvement) et une coda stimulante. Schumann a spécifié « tempo di menuet » pour le second mouvement mais a appelé le mouvement Scherzo pour en souligner les subtilités rythmiques tels les claquements d’une Ecossaise et des syncopes. Le troisième mouvement est lent, d’une simple forme ABA modifiée avec une première section mélancolique et une section B plus animée. L’effet est enrichi par une structure constamment changeante. La mélodie d’ouverture apparaît trois fois, chaque fois jouée par un instrument différent et avec un accompagnement aux motifs de plus en plus complexes : seul au piano, au-dessus d’une basse qui alterne les notes de basse et les accords, au violon entouré d’un flot d’arpèges au-dessus d’une ligne de basse que se partagent le piano et le violoncelle en pizzicato, et, finalement au violoncelle, avec un nouveau motif arpégé au piano et des accords pizzicato au violon.

Musique de chambre et tradition classique

Au milieu du XIXème siècle, la musique de chambre était considérés comme une formation assez conservatrice, fortement liée aux modèles de tradition classique, cultivée par ceux qui se voyaient comme héritiers de cette tradition, mais soigneusement évitée par les compositeurs plus radicaux tels que Berlioz et Liszt. Toutefois, en donnant une nouvelle tournure aux formes classiques et en exprimant des passions romantiques dans un genre longtemps associé à la pratique musicale dans le cadre privé et pour les représentations privées. Les compositeurs de la première moitié du XIXème siècle offrirent une musique novatrice et originale.