Instruments de musique et révolution industrielle

La révolution industrielle n’a pas été un événement unique mais plutôt une série d’innovation et d’usages qui ensemble ont radicalement changé la manière dont les biens étaient produits. Des objets qui étaient fabriqués à la main depuis des siècles, des vêtements aux horloges, pouvaient alors être produits en masse grâce à des machines, les rendant ainsi disponibles en plus grande quantité à un cout réduit. De plus, les produits existants ont été améliorés et de nouveaux furent inventés dans un flot continu d’innovations.

La facture d’instruments de musiques n’échappe pas à cette révolution. L’un des changements profonds fut la quantité d’instruments produits. Dans les années 1770 la production de l’un des plus grands fabricants de piano d’Europe était seulement de vingt pianos par an, parce que chaque pièce devait être fabriquée à la main. En 1800, John Broadwood & Sons, à Londres, fabriquait environ quatre cent pianos par an en employant une nombreuse main d’œuvre spécialisée. En 1850, la même entreprise utilisait la puissance d’un moteur à vapeur et les techniques de production de masse pour fabriquer plus de deux mille pianos par an, cent fois plus vite que quatre-vingt ans plus tôt. Beaucoup étaient des pianos à queue, mais la plupart étaient des pianos droits. Comme ils étaient produits en grande quantité, les pianos devinrent assez bon marché pour être abordables pour les foyers de classe moyenne.

Le design du piano a également été amélioré grâce à un certain nombre d’innovations. La pédale de soutient, en retenant les étouffoirs au-dessus des cordes, permit aux sons de se prolonger après que les touches soient relâchées, permettant une plus grande résonnance, une imitation plus exacte des sons de l’orchestre et de nouveaux effets pianistiques. Me cadre en métal, introduit en Angleterre dans les années 1820 permit une plus grande tension sur les cordes et ainsi de jouer plus fort, avec une plus grande amplitude de nuances, un soutient plus long et un meilleur légato. Les marteaux couverts de feutre permettent des fortissimo plus puissants et des pianissimo plus doux.

L’étendue standard du clavier fut étendue à six octaves en 1820 puis sept en 1850. Le système en double échappement, introduit en 1821 par le fabricant parisien Sébastien Erard, a permis la répétition rapide de notes et donc un nouveau niveau de virtuosité. Toutes ces nouvelles possibilités étaient exploitées par les pianistes et les compositeurs. Le piano devint l’instrument indispensable des salons et des salles de concert. Mais c’était également une machine moderne, comportant en millier de pièces et de connections mécaniques.

Le même esprit d’innovation fut appliqué à d’autres instruments. La firme Erard a également joué un rôle important dans la modernisation de la harpe. Traditionnellement, les harpes étaient accordées dans un seul ton diatonique, elles ne pouvaient donc pas jouer de suite de notes chromatiques et une simple modulation impliquait de réaccorder certaines cordes. Beaucoup de fabricants de harpe du XVIIIème siècle ont essayé de résoudre ce problème, mais les harpes chromatiques étaient difficiles à jouer et il était difficile de trouver un moyen rapide de modifier l’accord de l’instrument. La solution de Erard fut un nouveau système de fourchettes opérées par un groupe de sept pédales permettant d’écourter les cordes et d’élever la hauteur des notes d’un demi-ton. Erard a breveté une harpe qui pouvait être ajustée presque instantanément pour produire l’un des trois demi-tons par un mécanisme double. En 1820, l’entreprise a vendu trois-mille cinq-cents de ces harpes, dont le mécanisme est toujours utilisé par les harpistes jouant de la harpe à pédales.

À partir de 1810, les fabricants de cuivres appliquèrent la technologie de valves du moteur à vapeur, dans lequel les valves contrôlent le flux de vapeur d’eau ou l’air, à la fabrication des trompettes et des cors, permettant enfin à ces instruments de produire toutes les notes d’une gamme chromatique. En utilisant des pistons reliés à des valves, comme sur une trompette, ou des valves rotatives comme sur le cor, l’instrumentiste peut ouvrir une plus ou moins grande longueur de tuyau pour étendre la longueur de la colonne d’air et abaisser la note d’un demi-ton ou plus. Il n’y a pas besoin de plus de trois ou quatre valves ni des nombreuses clefs que comporte une flûte traversière ou une clarinette car les cuivres produisent les notes de la série d’harmonique en modifiant la tension des lèvres.

Ainsi de nouveaux instruments furent inventés comme le Tuba, qui devint la basse de la section des cuivres dans un orchestre symphonique.

Les instruments à vent ont également profité d’une combinaison de nouvelles technologies, d’entrepreneurs innovants et de méthodes de fabrications améliorées. Theobald Boehm était à la tête d’une fabrique de flûtes florissante basée à Munich en 1828. Il expérimenta avec des mécanismes qui permirent d’unifier la production sonore, de jouer plus fort et de mieux contrôler l’intonation. En 1849, il créa le système de flûte moderne ou « système Boehm », un instrument entièrement métallique avec des larges trous qui ne sont plus bouchés directement avec les doigts nus mais avec des clefs reliées ensemble grâce à une série de broches, de leviers et de crochets.

À Paris, Louis Auguste Buffet appliqua les idées de Boehm à la clarinette, produisant un modèle qui reste standard jusqu’à présent. Le Belge Adolphe Sax utilisa un système similaire pour créer le saxophone, un nouvel instrument à vent maintenant familier dans les fanfares et le jazz.

Les innovations mécaniques similaires amenées par la révolution industrielle comme des enclenchements de tiges, les systèmes d’engrenage et les vis, ont amélioré la fabrication et les méthodes d’accord des timbales au début du XIXème siècle. Les instruments à corde durent également modifiés pour produire un son ample et plus dramatique avec une plus grande tension des cordes et un manche modifié. Le manche fut allongé pour permettre de jouer les notes aigues. L’archet moderne, inventé par François Tourte autour de 1785 a une mèche plus large dans une bande plus uniforme gardée raide avec une légère courbe concave avec, au bout, un système de visse permettant de resserrer le mécanisme, ce qui permet plus de contrôle et un son plus large.

À la fin de XIXème siècle, le piano, la harpe et les instruments de l’orchestre avaient presque atteints leur forme moderne, grâce à des artisans et des industriels qui ont appliqué les nouvelles technologies de leur temps à la musique.

JPB&BRH