Paroles de compositeurs: Clara et Robert Schumann

(Robert et Clara Schumann, lettres d’amour; préface de Michel Schneider; ed. Buchet Chastel

LETTRE DE WIECK A LA MERE DE ROBERT SCHUMANN

9 Août 1830

« La preuve de ce que je peux faire, je le vérifie sur ma fille de onze ans que je commence à présenter au public » (…)

« Ma fille, je la pousse dans la voie du professorat et cependant elle improvise, privilège unique qui ne se retrouve pas dans le monde entier et qui ne se retrouve chez aucun autre pianiste. Malgré cela je me méfie et je ne me laisse pas éblouir. »

Note p.34 « Doppelgänger » signifie sosie. C’est une allusion à certains contes d’Hoffmann où il est question de sosie et dont Schumann se servait pour effrayer et amuser les enfants Wieck. Clara s’en est souvenue pendant longtemps.

p. 38-39

ROBERT À CLARA

13 février 1836. Le soir à 19 heures Zwickau — En attendant la poste. J’ai du sommeil plein les yeux. (…) La salle d’attente s’obscurcit. Il tombe une petite neige fine… Moi, je me mets dans un coin, je vais m’enfoncer bien profondément la tête dans l’oreiller et ne penser uniquement qu’à toi. Porte-toi bien, ma Clara.

p.56

ROBERT À CLARA

11 octobre

Je n’ose plus ni penser ni écrire. Quand tu pleurais contre mon coeur, Clara, j’ai passé du ciel en enfer! Si je t’aime et si tu m’aimes, ne me quitte pas, ô créature unique! Je m’accroche à toi avec acharnement. Si tu m’abandonnes, c’en est fini de moi. Quand j’improvise au piano, ce ne sont que des chorals. Si j’écris, ma pensée est absente de ce que je fais. J’aimerais à dessiner partout en grandes lettres et en accords: Clara.

p.60-61

ROBERT À CLARA

Le 8 novembre 1837. De bonne heure le matin

{à propos du refus du père de Clara de lui donner la main de sa fille}

Et voici encore mot à mot deux passages: « Plutôt que de voir deux artistes tels que vous malheureux et installés dans une vie étroite, bourgeoise et casanière, je préfère sacrifier ma fille d’une manière quelconque. » Et il ajoute ces mots magnifiques: « Si je dois la marier rapidement à un homme ou à un autre, seul vous seriez la cause de ce sacrifice. »

p.65

CLARA À ROBERT

Prague, dimanche soir, 12 novembre 1837

Tu veux que je te parle de ma vie, alors écoute-moi. Aujourd’hui j’ai donné un concert au Conservatoire. (Ici on donne les concerts à midi ou à 5 heures de l’après-midi à cause du théâtre.) J’ai eu treize rappels. Je n’ai jamais vu un pareil enthousiasme. Je ne savais que faire de moi. Il ma fallait tout le temps ressortir de mon repaire et leur faire de ces révérences que je fais si cordialement mal! Pendant que je jouais j’étais si passionnément occupée de toi que le public en fut touché et se passionna autant de moi. J’ai déjà reçu les lettres de félicitations et quelques visites. Les gens sont complètement fous ici.(…)

p.68

CLARA À ROBERT

Vienne, le 21 novembre 1837

Aujourd’hui, j’ai donné mon second concert et ce fut un triomphe. De tous les concerts donnés ces jours-ci, c’est au mien que fut réservé le meilleur accueil. Tu me demandes si j’ai joué de ma propre initiative cette fugue de Bach. Bien entendu, je la joue partout et elle contente ceux qui connaissent bien la musique et aussi ceux qui ne la connaissent pas. Je ne dis pas pour cela que, moi, j’en sois contente, ça c’est une autre question. Ne me crois pas assez imbécile pour ne pas me rendre compte de certaines erreurs faites à ce concert; mais le public, lui, l’ignore, et il est inutile qu’il en soit instruit. Dis-toi bien que je n’aurais pas joué ce que j’ai joué si je trouvais ici aussi peu d’adeptes qu’à Leipzig. D’ailleurs, après être venue ici, on n’a aucune envie de retourner dans les pays du Nord où règne une insensibilité absolue. (Bien entendu, tu es l’exception) Ici, après la Fugue de Bach et les Variations de Henselt, j’obtiens un tonnerre d’applaudissements et toujours des bis… Il n’y a pas d’impression plus réconfortante que de sentir le public réellement content. J’ai eu cette impression. Maintenant, parlons de toi. Le passage de ta lettre où tu me dis: « Et ainsi nous regagnâmes notre petite maison chargé  de trésors! » Ah! mon Dieu, cher Robert, à quoi penses-tu? On ne peut plus acquérir de trésors dans les carrières de musique instrumentale. Que d’efforts il nous faut faire pour obtenir et garder quelques francs d’un passage dans une ville. Si à 10 heures du soir, tu es assis chez Kappe ou que tu rentres chez toi, je dois, pauvre de moi, m’en aller dans le monde jouer du piano pour m’entendre dire quelques mots agréables et boire une tasse d’eau chaude! Entre 11 heures et minuit, je rentre morte de fatigue à la maison, je bois une gorgée d’eau, je me couche, et je me dis: « qu’est-ce que c’est qu’un artiste? pas beacoup plus qu’un mendiant! » Et cependant quel miracle d’avoir un beau don. Y a t-il rien de plus divin que d’arriver à transposer ses sentiments en musique? Quelle consolation  dans nos jours de mélancolie! Il n’y a pas de plus douce impression que d’apporter à quelques-uns un peu de ce bonheur que la musique sait donner. Y a-t-il un sentiment plus noble que celui d’être assez profondément attaché à son art pour lui consacrer sa vie? Voilà ce que j’ai tâché de faire aujourd’hui, et encore davantage; aussi je me couche contente et heureuse.(…)

p.98

CLARA À ROBERT

7 janvier 1838

Je donne mon troisième concert, et mardi (après-demain) je joue devant l’impératrice. J’ai trouvé ici un accueil qui m’a dédommagée des humiliations qu’ils m’ont fait subir dans le Nord. Tu as dû savoir que je suis l’objet ici d’une très tendre sollicitude. Schubert m’a abandonné, parmi plusieurs morceaux, un duo à quatre mains que Diabelli fait imprimer maintenant et qu’il m’a dédié. J’en ai été très émue. (…)

p.107

CLARA À ROBERT

21 Janvier 1838

Ce ne fut pas un jour facile à supporter, mais ce fut un beau jour. Aujourd’hui a eu lieu mon quatrième concert où j’ai joué Liszt et Thalberg, et j’aurai cloué le bec à ceux qui prétendaient que je serais incapable de jouer Thalberg. J’ai eu treize rappels, ce qui n’était pas arrivé à Thalberg lui-même. Et puis, ce qui a ajouté à l’indignation du public, c’est l’article de ce monsieur Holz, ancien cireur de bottes de Beethoven, qui affirmait que je ne comprenais rien à Beethoven et que j’étais incapable de l’interpréter. Tu peux t’imaginer le vacarme? Cet enthousiasme t’étonnera sans doute, à la vérité tu ne sais même pas ce que je peux donner ou ne pas donner puisque en tant qu’artiste tu me connais bien peu…Mais ceci ne me chagrine pas – au contraire, ce qui me rend heureuse c’est que je sais parfaitement que ce n’est pas à mon art que je dois ton amour, mais comme tu me l’as écrit un jour sur un joli petit billet: « Je ne t’aime pas parce que tu es une grande artiste, non, je t’aime parce que tu es bonne. » (…)

p. 110

CLARA À ROBERT

Le 23 janvier 1838. 10 heures

(…) Merci de m’avoir envoyé les oeuvres de Chopin; j’en ai eu une grande joie! C’est surtout la dernière mazurka qui m’a fait une très belle impression! Elle est si fraîche et si poétique, et non pas pauvre d’invention comme la plupart de ses nouvelles oeuvres. Il y a particulièrement les six dernières mesures qui donnent une idée si juste de ce personnage, à la fois si romanesque et si lunaire. (…) Le 11 je donne mon cinquième concert, et le 18 mon sixième, mon concert d’adieu. Au cinquième je joue Mendelssohn le Cappricioso en si et les quatre Etudes symphoniques d’un certain Robert Schumann. Tu vois où j’en suis. Dans les restaurants, on sert des tartes à la Wieck, et tous mes admirateurs s’y rendent pour en manger. Récemment on en parlait dans le Journal des Théâtres et on remarquait que c’était un entremets très léger qui fondait dans la bouche… Est-ce que celà ne te fait pas sérieusement rire?

p.71

CLARA À ROBERT

24 Novembre au soir, vendredi

(…) Hier, j’ai joué pour la dernière fois au théâtre – et

p.87

CLARA À ROBERT

26 décembre 1837. 11 heures du soir.

(…) À l’instant, je reviens de chez l’impératrice. Je mange une assiette de potage qui n’est guère que de l’eau, mais je veux terminer ma lettre. Quoique j’aie eu une grande conversation avec l’Empereur et l’Impératrice, tu ne doutes pas, je suppose, que je préfère de beaucoup bavarder avec toi. Pour moi, voici où j’en suis: je dois aller encore à Budapest et à Gratz. Mon père a dit encore hier soir à Nanny: « Si Clara épouse un jour Schumann, je persisterai à dire jusque sur mon lit de mort qu’elle n’est pas digne d’être ma fille! ». C’est vraiment douloureux d’entendre cela. Ce que j’ai ressenti, j’aurais du ma là te le dire; mais enfin, il n’y a pas de souffrances que je n’accepterai pour toi.

p.113

ROBERT À CLARA

Leipzig, 6 Février 1838

(…)Comme j’ai été heureux ces derniers jours! Je me sentais jeune, léger comme s’il me poussait des ailes le long de mes épaules pour me porter auprès de toi. J’ai voulu te répondre tout de suite, mais les rêves, les méditations, la musique, m’occupaient à tel point que je finissais par ne penser à rien, et je marchais simplement de long en large dans ma chambre en disant de temps à autre: « Le chant de mon coeur… mon enfant… » et puis rien!…(…) Ce que je préfèrerais ce serait de m’exprimer en musique, car c’est la musique qui traduit le plus fidèlement notre vie intérieur. Aussi est-ce la raison pour laquelle j’ai tant composé pour toi depuis ces trois dernières semaines: Spartacus, l’histoire d’Egmont, Scènes familiales avec Fête…, Un mariage, gai, amusant, et toutes les Novelettes, qui à cause de ton nom devraient s’appeler Wiecketen, mais la résonance n’étant pas bonne je l’ai changée. À l’instant, je reçois les Phantasiestücke de Härtel avec une charmante lettre me priant d’envoyer d’autres nouvelles compositions. Je vais lui répondre immédiatement. (…) On ne voit que ton nom dans les journaux, cela ne m’étonne pas, et à cause de cela je vais tous les jours au Muséum et je cherche les articles parus à Vienne. Tu m’écris que j’ignore ce que tu es en tant qu’artiste. Tu as à moitié raison – et aussi à moitié tort. (…) Ecoute-moi, j’aimerais que tu ailles sur la tombre de Schubert et aussi de Beethoven. Lie quelques branches de myrte, deux par deux, et va les déposer auprès d’eux – tu veux bien? et puis dis très doucement ton nom et le mien… pas davantage… tu me comprends, n’est-ce pas?

p.117

ROBERT À CLARA

11 février 1838

(…) Aussi, depuis l’année 1830, tu étais à ce moment-là une petite fille prétentieuse, obstinée, avec une mauvaise tête, une paire de beaux yeux, et les cerises étaient ce que tu préférais. À part toi, je n’avais que ma pauvre Rosalie – quelques années passèrent. Déjà en 1833, j’entrai dans une mélancolie profonde sans vouloir m’en rendre compte; c’est l’éternelle déception de l’artiste quand la lente réalité s’oppose à la rapidité de son rêve. Je me résignai difficilement et voilà que je ne pouvais soudain plus me servir de ma main droite {paralysie du doigt du milieu}. De ces pensées, ces images sombres, la tienne surgit seule et rayonnante. (…)

p.123

ROBERT À CLARA

12 février 1838

L’autre jour mon entrée en scène a été très réussie. La salle regorgeait de monde à tel point qu’on a été obligé de refuser des centaines de personnes. Ce n’était encore jamais arrivé ici. Je n’y comprends rien, d’autant plus que c’était par-dessus le marché le dernier jour du carnaval et que les Viennois passent cette nuit-là à faire les fous, car ici on ignore tout d’une danse un peu noble et mesurée. Evidemment je joue bien, je le sais, mais soulever un tel enthousiasme, ça me dépasse.(…)

p.126

CLARA À ROBERT

Vienne 1838, 9 heures

À l’instant Fischof sort d’ici; il était venu jouer avec moi l’Octuor de Mendelssohn, une oeuvre excellente qui n’a pas été du tout comprise ici. Ses ennemis ont jubilé et ont considéré cet échec comme une véritable injure pour lui. Ces gens-là mériteraient qu’on les brûle, eux et leurs oeuvres. J’ai aussi joué à Fischof plusieurs de tes Phantasiestücke qui lui plurent infiniment. Les morceaux que je préfère sont les suivants: Les fables; Auffschwung (Elévation), Des abends (le soir), Grillen (chimères), Ende vom Lied (fin de chanson). Les Davidstänze me plaisent beaucoup, mais je dois t’avouer sincèrement qu’elles ressemblent un peu trop souvent au Carnaval et que c’est le Carnaval que je préfère à toutes ces autres petites pièces. Je l’aime même par-dessus tout et il me passionne chaque fois que je le joue! (…) Je me réjouis de travailler ta seconde sonate; elle me rappelle tant d’heures heureuses… et douloureuses aussi. Mais j’aime cette sonate comme je t’aime. On te retrouve entièrement en elle et elle n’est pas trop difficile à comprendre. Veux-tu laisser la dernière phrase telle qu’elle était précédemment? Si tu la changes, allège-la, car elle me paraît un peu appuyée. Moi je la comprends bien, et je la jouerai telle quelle, à la rigueur, bien que le public et même les connaisseurs pour lesquels on écrit ne la comprendront sans doute pas. C’est aussi ton avis, je pense, et tu ne m’en veux pas de te le dire! Tu es si ardent au travail que tu m’en donnes le vertige. Tu me dis que tu veux écrire des quatuors. Alors permets-moi une question, mais ne te moques pas de moi. Connais-tu les instruments assez à fond? Je me réjouis beaucoup de ce projet, seulement j’aimerais que ce soit bien clair… Je suis tellement désolée quand on te méconnaît.

p.129

CLARA À ROBERT

Vienne, 4 mars 1838, 9 heures.

Le voyage commence à m’ennuyer beaucoup. J’ai besoin de calme. Comme j’aimerais à composer. Mais ici je ne le puis. Dès le matin, je me mets à étudier mon piano et nous avons des visites presque très tard dans la soirée. Alors ma tête est vide, d’ailleurs tu peux le constater par mes lettres, elles sont une preuve de mon épuisement.(…)

p.135

ROBERT À CLARA

Le samedi après-midi.

Je viens de me rendre compte que mon inspiration n’était due qu’à une grande tension et à une impatience sans nom. Et rien n’est plus exact pour ces jours-ci; j’attends une lettre de toi; aussi ai-je composé tout un cahier plein. Du merveilleux, de la folie, de l’aimable! Tu en feras des yeux quand tu jouera ça! D’ailleurs, la musique éclate en moi ces temps-ci- et il ne faut pas que j’oublie ce que j’ai encore à composer… Ce que j’ai fait c’est comme  l’écho de ce que tu m’as écrit un jour: « Moi aussi je t’apparais quelque-fois comme un enfant! ». En un mot j’avais des ailes et je me suis mis à écrire une trentaine de petits trucs dont j’en ai gardé douze et je les ai appelés Kinderscenen (Scènes d’enfants). Elles te font plaisir mais il faudra que tu oublies pendant un moment la grande virtuose que tu es. Il y a des titres comme « Faire peur » – « Devant la cheminée » – « L’enfant implore » – « Histoire curieuse », etc…, etc… et encore: « Est-ce que je sais? ». En un mot, c’est très clair et facile à jouer. (…) Je ne suis pas étonné que tu ne puisses pas composer en ce moment – La vie est trop bruyante autour de toi. Pour créer, il faut du bonheur et une profonde solitude. (…) Bach est mon pain quotidien; auprès de lui je me rafraîchis et je renouvelle mes pensées. « Auprès de lui, nous sommes tous des enfants », disait Beethoven.(…)

p.142

ROBERT À CLARA

Dimanche après-midi, 1838

Quelle musique j’ai en moi de nouveau, Clara, et quelles belles mélodies! Depuis que tu as reçu ma dernière lettre, j’ai terminé encore une série de nouvelles pièces; je les appelle: Kreisleriana. Toi et ta pensée les dominent complètement et je veux te les dédier – à toi et à aucun autre. Et alors tu souriras avec cette grâce qui t’est particulière et tu t’y reconnaîtras. Ma musique me semble maintenant si merveilleusement réalisée, si simple et venant droit du coeur. Aussi agit-elle dans ce même esprit sur ceux auxquels je la joue – et je joue maintenant souvent et volontiers.

p.146

ROBERT À CLARA

Leipzig, jeudi 10 mai 1838

(…) Ta modestie à l’égard de Liszt m’a beaucoup touché. Toi, tu es un ange parmi les artiste. Songe qu’il est un homme, qu’il a douze ans de plus que toi – et qu’il a toujours vécu à Paris parmi les plus grands artistes. Il m’a écrit une lettre très affectueuse que je t’enverrai un de ces jours – elle te fera plaisir. (…)

p.175

ROBERT À CLARA

Vendredi 25 Janvier 1839, 8 heures du soir

Il y a des états d’âme et d’esprit qui règnent en nous éternellement. Le romantisme ne s’exprime pas seulement dans la forme, si le compositeur est poète, il s’exprime autrement. (…) Et puis encore une petite prière. Premièrement, quand je fais une conférence ne me compare pas à Jean-Paul, et ne me dis pas non plus que je suis un second Beethoven, parce qu’alors je me mets à te haïr pour une seconde. Je ne veux rien être pour les autres. Je travaille pour moi-même.(…)

p.186

CLARA À ROBERT

Paris, jeudi 14 février 1839

(…) Je travaille dans ma chambre sur un Erard, que je trouve trop dur; je ne sais pas si j’en viendrai à bout. J’en avais perdu le courage, mais hier j’ai essayé un Pleyel et j’ai eu moins mal. J’ai besoin de travailller pendant trois  semaines avant de jouer un son en public. J’aurais déjà pu avoir trois grands instruments dans ma chambre, chacun veut que je me serve du sien. Comment faire pour ne pas froisser Erard si je choisis Pleyel?(…)

p.196

CLARA À ROBERT

Jeudi matin, 28 février 1839

Je suis presque toujours chez les List. Lui, M. List, s’intéresse à moi très amicalement. Demain je rendrai visite à Berlioz et à Meryerbeer.(…) « Robert Schumann », il est vrai que de curieuses pensées montent en moi quand je vois le nom sur l’affiche et j’ai toujours envie d’y ajouter Clara. Ne sommes-nous pas tout près l’un de l’autre? (…)

p.199

CLARA À ROBERT

1er mars 1839. Vendredi de bonne heure.

(…) J’ai été aujourd’hui chez Bertin qui m’a promis de s’occuper de moi pour le concert du Conservatoire. J’y ai trouvé Berlioz que j’avais déjà manqué trois fois. Il a parlé immédiatement de toi. Il parle peu, a uen épaisse chevelure, baisse sans cesse les yeux pour regarder le parquet. Demain, il veut venir me voir; Au début je ne pas qui il était, et je m’étonnais de l’entendre tout le temps parler de toi; enfin je lui demandai comment il s’appelait et quand il eut dit son nom, j’ai été agréablement effrayée et je crois qu’il en a été flatté. Son dernier opéra a déplu complètement.

p.200

CLARA À ROBERT

7 mars 1839.

(…) Les concerts que l’on donne ici sont très ennuyeux; ils durent trois à quatre heures. Quand aux réceptions elles sont à peine supportables. Ca se passe d’habitude dans une petite pièce avec une cinquantaine de femmes autour du piano et elles ont une manière d’être si banale… Elles sont frivoles et coquettes, c’est incroyable. Il y a quelques jours j’ai été voir Les Huguenots; quelle musique assommante, je n’ai pas le moindre plaisir à l’écouter. J’ai vu aussi Les Noces de Figaro, données par des Italiens! et données comment, tu ne peux pas te le figurer. À chaque terminaison de phrase, ils ajoutent une cadence italienne, et ils la chantent sans le moindre style et méconnaissent réellement le grand maître. (…)

p.214

CLARA À ROBERT

21 mars 1839.

Comme ce que tu fais est plein de musique, il me semble comprendre chacune de tes pensées et je voudrais m’anéantir dans ta musique. Toute la vie intérieure se dégage de ces Scènes, ainsi ton émouvante simplicité dans « Bittende Kind » (L’Enfant qui implore) où l’on voit l’enfant joindre ses petites mains et puis ensuite s’endormir. On ne peut pas s’endormir d’une manière plus ravissante! Dans ce morceau, il y a quelque chose de si personnel, de si bizarre, je cherche le mot qui conviendrait. Le premier morceau, « Von fremden Ländern und Menschen » était depuis longtemps un de mes morceaux préférés; je l’aime beaucoup aussi. Maintenant « Haschemann » est facétieux et admirablement décrit. « Glückes Genug » a fait naître en moi un sentiment d’apaisement, et le passage en fa majeur a quelque chose de si noble, on a l’impression que tu t’épanouis dans ton bonheur. Je joue volontiers et d’une manière large « Wichtige ». La deuxième parie, « Traumerei » (Rêverie), est délicieuse. Il me semble te voir au piano – quel joli rêve. « Der Kamin » (Le coin du feu) est un coin du feu essentiellement allemand, familier et charmant comme il n’en existe pas en France. (…)

p.218

CLARA À ROBERT

Jeudi 4 avril 1839

(…) Tout le monde se refuse ici à écouter les Fugues de Bach, même les vrais amateurs de musique. (…)

p.221

ROBERT À CLARA

7 avril 1839

(…)T’ai-je parlé de mon pressentiment? Je l’ai eu entre le 24 et le 27 mars dans mes dernières compositeurs. Il y a un motif qui tendait à se répéter et qui était comme le soupir d’un coeur torturé: Ah! mon Dieu. En écrivant, je voyais un cortège de cadavres, des cercueils, des êtres malheureux, désespérés, et une fois mon travail fini et que je cherchais un titre je pensai: Cortège de cadavres. N’est-ce pas curieux? Pendant que je composais, j’étais souvent angoissé au point de pleurer, et je ne savais pourquoi. C’était sans raison. Là-dessus, je reçus la lettre de Thérèse qui m’éclaira…(…)

p.223

CLARA À ROBERT

12 avril 1839

Mon concert, heureusement, s’est bien passé. Comme j’aurais voulu que tu fusses là! Ce fut un véritable triomphe qui, paraît-il, était sans précédent. C’était prodigieusement plein. Bien entendu, les frais à Paris sont tellement énormes qu’il ne me reste aucun bénéfice. Je n’en attendais pas! Mais ça y est, ma réputation est faite et cela me suffit.(…)

p.237

CALA À ROBERT

13 mai 1839

(…) Hier, nous étions sur le point de sortit quand nous entendîmes crier subitement: « Révolution ». Dans toute la ville on a rassemblé les gardes nationales. De trois heures de l’après-midi à minuit, on n’a pas cessé de tirer. Il y a eu cinquante morts. Les Tuileries ont l’air un camp; pendant toute la nuit, les militaires ont fait la ronde autour de la cour du château. Il paraît qu’aujourd’hui on peut de nouveau se promener dans la rue sans danger, ce qui m’est bien agréable car j’ai besoin d’aller  à la poste. (…) À l’instant même, le duc d’Orléan et le duc de Nemours parcourent les rues à cheval pour calmer le peuple. Le roi est renversé et la reine tremble. Moi, ça ne m’arrange pas, parce qu’il avait été décidé que je jouerais à la Cour, et je pense bien que maintenant c’est exclu! Alors, cher Robert, je vais te faire un peu enrager. Il faut que j’aille voir la Révolution de près, ça m’amuse; il ne m’arrivera rien, je suppose. (…)

p.267

ROBERT À CLARA

4 septembre 1839.

(…) Ce fut un jour si calme et tout meublé de fantômes. Le ciel était comme enveloppé d’un crêpe blanc; je voyais des cercueils un peu partout; je passai par hasard devant l’église de Saint-Thomas, j’entendis l’orgue et j’entrai. On venait de célébrer un mariage. L’autel était couvert de fleurs. Je m’en allai. (…)

p.279

ROBERT À CLARA

Leipzig, 7 février 1840.

(…) Je rêve de musique; je me sens très ardent comme toujours en février. Tu seras étonné de voir tout ce que j’ai fait depuis quelque temps. Rien pour le piano. Il ne faut pas que te le saches encore…(…)

p.280

CLARA À ROBERT

Hambourg, février 1840.

Veux-tu être assez gentil pour demander à Härtels de m’envoyer la Symphonie de Liszt (Arrangement de Liszt sur la Symphonie en sol mineur de mineur de Beethoven) immédiatement à Berlin. Je veux travailler le sol mineur (s’il m’en faisait cadeau j’en serais ravie, et je le mérite bien). Je l’ai jouée hier, elle est d’une beauté unique et magistralement composée, mais terriblement difficile, et surtout la dernière phrase. Je doute même que je puisse jamais l’apprendre. J’ai entendu enfin de nouveau l’ouverture de Léonore à la répétition du concert philharmonique; j’aurais pu m’évanouir. Je n’ai pas de moyen d’expression pour parler d’une telle musique. Elle me rend malheureuse et me touche douloureusement. L’impression qu’elle vous fait est singulière et difficile à décrire. (…)

p.299

ROBERT À CLARA

Mercredi, 18 mars 1840

(…) Je suis presque toute la journée avec Liszt. Il m’a dit hier: « J’ai l’impression de vous connaître depuis vingt ans! » J’ai la même impression. Nous nous parlons d’ailleurs fort grossièrement déjà, il m’en donne souvent l’occasion, étant extrêmement lunatique et terriblement gâté par son séjour à Vienne. Mais je ne peux pas tout te raconter dans cette lettre. Ainsi notre première rencontre à Dresde, nos premiers entretiens après son concert, notre voyage en « chemin de fer » hier jusqu’ici, le concert d’hier au soir, la répétition ce matin pour son second concert. Et quel jeu extraordinaire est le sien! À la fois audacieux et fou, et tendre et délicat. Ca, je l’ai bien entendu. Mais, ma petite Clara, son univers n’est pas le mien. L’art que tu professes, comme souvent je le professe au piano quand je compose, cette belle intimité, je ne la donnerais pas en échange de toute sa splendeur, et il a aussi un peu trop de clinquant. Pas davantage pour aujourd’hui. Tu me comprends, n’est-ce pas?

p.300

CLARA À ROBERT

Berlin, 20 mars 1840.

(…) Qu’il est heureux ce Liszt de pouvoir tout déchiffrer si facilement, alors que nous autres nous trimons pour n’arriver à rien! Je partage absolument ton jugement sur lui. T’a-t-il déjà joué ses études? J’étudie en ce moment sa neuvième Etude, je la trouve belle, avec des restrictions. Que penserais-tu si j’allais travailler la fugue avec Rungenhagen. J’en aurais très envie, mais je me demande si mes facultés de comprendre sur lesquelles je compte peu, sont mûres pour une pareille étude. (…)

p.301

ROBERT À CLARA

Leipzig

Ce matin, j’aurais bien souhaité que tu fusses chez Liszt. Il est vraiment extraordinaire! Il a joué les Novelettes, une partie de la Fantaisie, la Sonate; j’en étais vraiment ému! Il les a jouées tout autrement que je ne l’imaginais, mais toujours génial et avec, à la fois, une audace et une délicatesse de sentiment même exceptionnelle pour lui. Il n’y avait que Becker qui était là; je crois qu’il avait les larmes aux yeux. C’est surtout la deuxième Novelette en ré majeur qui m’a fait le plus grand plaisir. Il agit sur vous incroyablement! Il la jouera à son troisième concert. (…) Clara, ne veux-tu pas organiser un petit concert bien secrètement pour ton fiancé? J’aimerais entendre la Sonate (la grande) en si bémol majeur, en entier, et puis un lied de moi, que tu joueras et chanteras (ce qui est le plus important c’est que ta diction soit claire) et puis ton nouveau Scherzo et, pour finir, la Fugue de Bach en ut dièse mineur du second cahier. Je ne demande pas ce concert en échange de rien, non, je m’attablerai sérieusement. (…)

p.304

ROBERT À CLARA

22 mars 1840.

Quand Liszt est arrivé chez nous, il était tout imprégné de l’aristocratie autrichienne, et se plaignait, trouvant que notre pays ça manquait de toilettes, de princesses et de comtesse! Il m’a même énervé au point que je lui ai dit: « Nous avons aussi une aristocratie, mais elle se compose de cent cinquante libraires, de cinquante imprimeries et de trente journaux » et qu’il ferait bien de se méfier! Il a ri de bon coeur, ne s’est point préoccupé des usages de l’endroit, aussi, maintenant, s’effraye-t-il de tous ces journaux, et je crois qu’il s’est rappelé ma conception de l’aristocratie; en un mot, il n’a jamais été aussi aimable que depuis deux jours où il se fait malmener un peu partout. À toi, je te parle franchement. Chaque jour Liszt m’apparaît comme quelqu’un de plus puissant. Ce matin, il a joué chez Härtel. Nous tous qui étions là avons tremblé d’émotion et notre joie de l’entendre était immense! (…)

p.305

CLARA À ROBERT

Berlin, 23 mars 1840

La première fois que j’ai entendu Liszt à Vienne, je n’ai plus eu de contrôle et je me suis mise à sangloter (c’était chez Graff), j’étais bouleversée. N’as-tu pas l’impression quelquefois qu’il ne fait qu’un avec le piano? et puis soudain, il joue si délicatement, c’est divin. Son jeu est si vivant! Mon âme en a été frappée et s’en souvient. Ce que tu me dis au point de vue de ce piano qu’il n’essaye même pas avant le concert, est magnifique! voilà comme cela doit se passer chez un vrai génie! À côté de lui, tous les autres virtuoses m’apparaissent comme si peu de chose, même Thalberg… et moi… C’est à peine si j’arrive à me voir! (…)

p.309

ROBERT À CLARA

Mercredi, 25 mars 1840

(…) Nous aimions tous ce Liszt d’un amour indomptable, et hier il a de nouveau joué comme un dieu, et son triomphe a été au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer. (…)