Paroles de compositeurs: Arnold Schoenberg

Schoenberg-Busoni

Schoenberg-Kandinsky

Correspondances, textes

 Editions Contrechamps

 

De Schoenberg à Busoni

Steinakirchen am Forst N. Oesterr

 J’aspire à une libération complète

De toutes les formes

De tous les symboles

De la cohérence et

de la logique.

Donc :

En finir avec le « travail motivique »

En finir avec l’harmonie comme

Ciment ou comme pierre à bâtir de l’architecture.

L’harmonie est expression

Et rien d’autre

Ensuite :

En finir avec le pathos !

En finir avec les partitions interminables qui pèsent des tonnes ;

Avec les tours, les rochers édifiés et construits

Et autres fatras gigantesques.

Ma musique doit

être brève.

Concise ! En deux notes : non pas construire, mais « exprimer » !!

Et le résultat que j’espère :

Pas d’émotions stables, stylisées et stériles.

Cela n’existe pas chez les gens :

Il est impossible pour une personne de n’avoir qu’une émotion à la fois.

On en a des milliers en même temps. Et ces milliers d’émotions ne se laissent pas plus facilement additionner qu’une pomme avec une poire. Elles se dispersent.

Et cette diversité, cette multiplicité, cet illogisme que montrent nos sens, cet illogisme dont font preuve les associations, que le moindre afflux de sang, la moindre réaction nerveuse ou celles des sens présentent , c’est cela que j’aimerais avoir dans ma musique.

Elle devrait être l’expression de sentiments, tel que le sentiment est en réalité, lui qui nous met en rapport avec notre subconscient, et non pas comme un hybride monstrueux de sentiments et de « logique consciente ».

De Schoenberg à Busoni

Actuellement : Steinakirchen am Fort

24 Août 1909

(…)

Et votre argumentation me paraît tout à fait erronée quand vous dites que, en renonçant inutilement à ce qui était déjà acquis, je deviens différent, mais non plus riche.

Je ne crois pas au vin nouveau que l’on verse dans de vieilles outres. J’ai fait dans l’histoire de l’art l’observation contraire :

L’art contrapuntique de Bach est perdu lorsque commence l’homophonie mélodique chez Beethoven.

L’art de la forme de Beethoven est abandonné lorsque débute l’art de l’expression chez Wagner.

L’unité du dessin, de la richesse du coloris, le soin apporté jadis à l’élaboration de chaque détail, le modelage scrupuleux, l’apprêt et le glacis, la composition dans l’espace, tout ce qui constitue en somme l’art ancien de la peinture cesse tout simplement lorsque les Impressionnistes commencent à peindre les choses comme elles apparaissent, et non comme elles sont.

Oui, quand un art neuf cherche et trouve de nouveaux moyens d’expression, presque tout ce qui a déjà été acquis est, dans un premier temps, envoyé au diable ; du moins en apparence ; car en vérité, cela demeure ; mais d’une manière différente. (Analyser et développer tout cela mènerait trop loin).

(…)

Enfin, il me vient à l’esprit encore un argument que je pourrais vous opposer :

Trouvez-vous vraiment une valeur aussi infinie à la perfection ? Estimez-vous vraiment qu’elle soit accessible ? Croyez-vous vraiment que les œuvres d’art soient ou doivent être parfaites ?

Je ne le trouve pas, je trouve même les œuvres d’art divines, celles de la nature, hautement imparfaites.

(…)

D’un point de vue purement technico-musical, j’aimerais encore juste vous demander si vous n’avez pas pris, peut-être un tempo trop lent. Ceci pourrait faire une grande différence. Ou bien trop peu de rubato. Je ne reste jamais en mesure ! Jamais dans le tempo !

Je suis aussi d’un avis différent en ce qui concerne les tonalités – ma musique en témoigne bien. Je crois : tout ce qu’on peut faire avec 113 tonalités pourrait aussi bien être fait avec 2 ou 3 ou 4 : majeur=mineur, tons entiers et chromatisme. En tout cas, je cherche depuis longtemps à me libérer totalement des chaînes de la tonalité. Et mon harmonie ne connaît plus d’accords ou de mélodies qui rappelleraient la tonalité.

(Schoenberg et Busoni débâtent de l’interprétation des deux premières pièces pour piano de l’opus 11. Schoenberg attira l’attention du pianiste et compositeur Busoni qui s’attacha à ces pièces au point de vouloir en préparer une édition. Néanmoins Busoni avait l’ambition de revoir et de corriger l’écriture pianistique de Schoenberg.)

De Schoenberg à Busoni

Vienne, XIII

Hietzinger Hauptstrasse 113

4 Septembre 1910

Le style, lorsqu’il est vraiment une caractéristique réelle d’une œuvre d’art (et non pas seulement une caractéristique imaginaire ou inessentielle), n’est nullement lié aux données techniques retenues par les théoriciens, mais il dépend de quelque chose qui est complètement différent. De la personnalité dans son intégralité !

(…)

Extrait du commentaire de Jelena Hahl-Fontaine

(…)

L’œuvre, chez Schoenberg et Kandinsky, n’est plus représentation de la beauté, qui pour sa part serait manifestation de la vérité ou explication d’une réalité objective : c’est pourquoi manquent le polissage, la symétrie, l’harmonie. L’œuvre doit au contraire agir comme médium d’une communication spirituelle : elle doit exprimer et suggérer, sans intermédiaire, des forces de l’esprit.

(…)

À l’image du triangle constamment debout, dont la partie supérieur est l’élite spirituelle et dont la pointe est un artiste prophète, correspond la profonde conviction de Schoenberg dans le Traité d’harmonie que les lois de l’homme génial sont les lois de l’humanité à venir.

(…)

Auparavant, Kandinsky avait décrit la symphonie de couleurs que devient Moscou au soleil couchant, et devant laquelle il se sentait, en tant que peintre, démuni. De façon caractéristique, il emploie des concepts musicaux pour traduire ses impressions de couleurs ; il parle d’un tuba frénétique, d’un « accord final de la symphonie qui amène chaque couleur au paroxysme de la vie, qui fait résonner Moscou, tout entière comme le fortissimo d’un grand orchestre. Le rose, le lilas, le jaune, le blanc, le bleu, le vert pistache, le rouge flamboyant des maisons et des églises – chacun une mélodie autonome (…), la neige chantant de mille voix, ou encore l’allegretto des branches dénudées (…). Peindre ce moment, pensai-je, voilà le plus beau, le plus impossible bonheur pour un artiste. »

C’est ici que se manifeste pour la première fois le don synesthésique de Kandinsky, et qui semble agir dans les deux sens : les impressions de couleurs déclenchent des sensations de sons et inversement, à l’écoute de la musique, il associe des souvenirs purement picturaux ; car il poursuit : « Lohengrin m’apparut comme une réalisation parfaite de ce Moscou là. Les violons, les basses profondes, et surtout les instruments à vent personnifiaient alors pour moi toute la force de l’heure du couchant. Je voyais toutes ces couleurs dans mon esprit, elles se tenaient devant mes yeux. Des lignes sauvages, presque enragées, se dessinaient devant moi. Je ne craignais pas de dire que Wagner avait peint en musique ‘ mon heure’. »

(…)

La gamme des drames expressionnistes s’éten des pièces dramtico-lyriques – à commencer par Der Bettler {Le Mendiant} de Reinhard Sorge, où de jeunes adolescents monologuent abondamment sur leurs conflits pubetaires et père-fils, sur leurs vocations poétiques ou sur l’expérience de la solitude – en passant par la réflexion sur les moyens propres au théâtre, c’est-à-dire l’espace, les masques, la gestuelle physique et sensuelle comme chez Kokoschka – pour aboutir à l’autre extrême : le refus de tout engagement en art, le déplacement de perspective du sujet vers l’objet, vers la vérité surhumaine, le cosmique. Dans ce dernier groupe, on peut compter Lothar Schreyer, August Stramm dans sa phase tardive, et, en position extrême, Kandinsky, alors que Schoenberg appartient au premier groupe.

(…)

Quelques années plus tard, Schoenberg explique que le fait d’avoir peint des regards s’est passé indépendamment de sa propre nature et que « Cela est à l’extrême opposé de la nature d’un vrai peintre.  Je n’ai jamais vu des visages, mais lorsque j’ai regardé les hommes dans les yeux, je n’ai vu que leurs regards. De là vient que je veux copier le regard d’un homme. Un peintre peut saisir d’un seul coup d’œil l’homme entier – je ne peux saisir que son âme. »

De Kandinsky à Schoenberg

  1. Kandinsky

Ainmillerstr. 36, I

Munich 18 Janvier 1911

(…)

Je crois justement qu’on ne peut trouver notre harmonie d’aujourd’hui par des voies « géométriques », mais au contraire, par l’antigéométrique, l’antilogique le plus absolu. Et cette voie est celle des « dissonances dans l’art » – en peinture comme en musique. Et la dissonance picturale et musicale « d’aujourd’hui » n’est rien d’autre que la consonance de « demain ».

De Schoenberg à Kandinsky

Arnold Schoenberg

Vienne XIII
Hietzinger Hauptstrasse 113

24 Janvier 1911

(…) Il est provisoirement refusé à mes œuvres de gagner la faveur des masses ; elles n’en atteindront que plus facilement les individus. Ces individus de grande valeur qui seuls comptent pour moi.

De Kandinsky à Schoenberg

Munich

16 Novembre 1911

(…)

Kokoschka possède aussi (je l’ai vu il y a 3 ans, par conséquent « possédait aussi ») cette seconde sonorité (=racine), = l’élément « étrange !». Cela m’intéresse (j’aime le voir), mais cela ne me fait pas profondément frémir. C’est pour moi trop restreignant, trop précis. Lorsqu’un tel sentiment s’éveille en moi, j’écris (jamais je ne peindrais). Et simplement je dis : il avait un visage blanc et des lèvres noires. Cela me suffit, c’est-à-dire que cela signifie davantage pour moi. Voilà ce que je sens de plus en plus fort : dans chaque œuvre, il faut laisser un espace vide, c’est-à-dire ne pas entraver ! Peut-être n’est-ce pas une loi « éternelle », mais une loi de « demain ». Je suis modeste et je me contente de « demain » ! Oui, vraiment !

(…)

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Portrait d’Arnold Schoenberg par Oskar Kokoschka

De Schoenberg à Kandinsky

Berlin

19 Août 1912

 

(…)

J’ai écrit un {…}. Peut-être pour ce qui est de la substance, du contenu (Pierrot lunaire de Giraud), aucune nécessité profonde. Mais certainement en ce qui concerne la forme. Quoi qu’il en soit, cela était important pour moi en tant qu’étude préliminaire à un autre travail que je veux entreprendre maintenant : Séraphita de Balzac. Connaissez-vous ce texte ? Ce qu’il y a de plus merveilleux peut-être. Je veux en faire une œuvre scénique. Pas vraiment théâtrale. Du moins pas dans le sens ancien. En tout cas pas « dramatique ». Mais plutôt : un oratorio à voir et à entendre. Philosophie, religion, perçues à travers l’art.

(…)

Nous devons prendre conscience du fait que nous sommes entouré d’énigmes. Et nous devons avoir le courage de les affronter, sans demander lâchement qu’on nous donne une « solution ». Il est important que nous employions notre faculté créatrice à imaginer des énigmes analogues à celles qui nous entourent. Afin que notre âme tente – non pas de les résoudre – mais de les déchiffrer. Nous ne devons pas en attendre la solution, mais une nouvelle méthode de chiffrage ou de déchiffrage. Méthode sans valeur intrinsèque, qui offre la matière permettant de créer de nouvelles énigmes. Car les mystères sont un reflet de l’inconcevable. Un reflet imparfait c’est-à-dire humain. Mais si à travers eux nous apprenons seulement à tenir l’inconcevable pour possible, nous nous approchons de Dieu , par ce que nous n’exigeons plus de le comprendre. Parce que nous ne voulons plus le mesurer avec notre entendement, le critiquer, le nier, puisque nous ne pouvons pas le réduire à cause de cette insuffisance humaine qui est notre clarté.

De Schoenberg à Kandinsky

Arnold Schoenberg

Berlin-Südende

Berlinerstr. 17a

28 Spetembre 1913

 

(…)

Par contre en Février paraitrons à Munich mes Gurrelieder, que je ne méprise oas du tout, contrairement à ce que disent les journalistes. Car s’il est vrai que j’ai évolué depuis ce temps-là, je ne me suis pas amélioré ; c’est seulement mon style qui est devenu meilleur, de sorte que je peux exprimer plus profondément ce que j’avais déjà à dire autrefois, et que je suis malgré cela en mesure de le dire d’une manière à la fois plus succincte et plus détaillée. J’attache donc de l’importance à ce qu’on reconnaisse dans ces œuvres ce qui s’est confirmé plus tard. Fritz Sot chante le 18 novembre d’anciens lieder de moi. Bien qu’ils ne soient pas aussi vieux que les Gurrelider (postérieurs d’environ 4 à 6 ans), je les aime un peu moins. Toujours est-il qu’il y en a peu d’aussi bien écrits. Mais ils sont ce que j’ai produit de moins libre.

(…)

J’aimerais bien que l’on considère ce que je dis, et non comment je le dis. C’est seulement lorsqu’on l’aura perçu qu’on verra que c’est inimitable.

De Schoenberg à Kandinsky

Mödling

19 Avril 1923

 

(…)

Ce qu’on m’a forcé à apprendre durant cette dernière année, je l’ai enfin compris et ne l’oublierai pas. C’est que je ne suis pas allemand, pas européen, peut-être à peine un être humain (du moins, les Européens préfèrent à moi les plus mauvais de leur race), mais que je suis juif.

Et j’en suis content ! Aujourd’hui, je ne souhaite absolument plus faire exception ; je ne suis absolument pas hostile à ce qu’on me mette dans le même sac que tous les autres. Car j’ai vu que de l’autre côté (qui, sinon, n’est nullement pour moi un modèle), tout est également mis dans le même sac. J’ai vu qu’un homme, avec qui je croyais être au même niveau, a cherché à tout mettre ce même sac ; j’ai entendu dire que même un Kandinsky ne voit que du mal dans les actions des Juifs, et dans leurs mauvaises actions que le fait qu’ils soient juifs, et alors je renonce à tout espoir d’entente. C’était un rêve. Nous sommes des hommes de deux espèces. Définitivement !

C’est pourquoi vous comprendrez que je ne fasse que ce qui est indispensable à la sauvegarde de la vie. Peut-être qu’une génération future sera en mesure de rêver. Mais je ne le souhaite ni à elle, ni à moi. Au contraire, je donnerais beaucoup s’il m’était accordé de susciter un éveil. Que le Kandinsky d’autrefois et celui d’aujourd’hui se partagent en toute équité mes salutations cordiales et respectueuses.

De Kandinsky à Schoenberg

Weimar

Bahaus

24 Avril 1923

 

Cher Monsieur Schoenberg,

Hier j’ai reçu votre lettre qui m’a énormément bouleversé et blessé. Jamais auparavant, je n’aurais pu croire que nous, nous moins que quiconque, pourrions nous écrire un jour ainsi. Je ne sais pas qui a intérêt, et pourquoi, à ébranler une relation solide, purement humaine comme j’en étais convaincu, et à la détruire peut-être définitivement. Vous écrivez « définitivement ! » À qui cela peut-il profiter ?

Je vous aime en tant qu’artiste et en tant qu’homme, ou peut-être en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Dans de tels cas, la nationalité est ce à quoi je pense le moins – elle m’est complètement indifférente. Parmi mes amis fidèles après tant d’années, il y a bien plus de Juifs que de Russes et d’Allemands (le mot « ami » a pour moi une grande importance, je m’en sert rarement). Avec l’un d’eux, j’entretiens une amitié solide qui date de mes années de gymnase, et qui dure depuis 40 ans. De telles amitiés vous suivent jusque dans la « tombe ».

J’étais très affligé à mon retour en Allemagne de ne pas vous retrouver à Berlin, par que je m’étais réjoui pendant des années de nos retrouvailles. Si je vous y avais rencontré, nous aurions certainement parlé, entre autres sujets brûlants, du « problème juif ». J’aimerais tant savoir ce que vous en pensez. Il y a des périodes où « le Diable » refait surface et choisit pour sa besogne les têtes et les bouches qui lui conviennent. Comme chaque nation a ses caractères propres, qui peuvent évoluer dans un cadre précis, il peut quelquefois y avoir, non seulement des hommes, mais des nations « possédées ». C’est une maladie, qui peut, elle aussi être soignée. Mais elle révèle deux effroyables caractères : la force négative (destructrice) et le mensonge, qui agit lui aussi de façon destructrice. Vous me comprenez bien ?

(…)

Nous, qui sommes si peu nombreux à pouvoir être, dans une certaine mesure, intérieurement libres, ne devrions pas permettre que l’on jette la discorde entre nous. Ce travail est aussi un travail « noir ». On doit faire face à cela. Je ne sais pas si j’ai pu suffisamment clairement vous exposer mes sentiments. Ce n’est pas une grande chance d’être Juif, Russe, Allemand, Européen. Mieux vaut être homme. Mais nous devons plutôt aspirer à être des « surhommes ». C’est le devoir de quelques-uns.

De Schoenberg à Kandinsky

Ecrit sans brouillon

Mödling

4 Mai 1923

Je demande : pourquoi dit-on que les Juifs sont comme leurs trafiquants ? Dit-on également que les Aryens sont comme leurs plus mauvais éléments ? Pourquoi juge-t-on un Aryen d’après Goethe ou Schopenhauer ? Pourquoi ne dit-on pas que les Juifs sont comme Mahler, Altenberg, Schoenberg et beaucoup d’autres ?

Pourquoi, si vous avez quelque sentiment pour les hommes, vous mêlez-vous de politique ?

Alors que celle-ci ne peut tenir aucun compte des hommes et ne peut voir que l’objectif de son parti ?

(…)

Tout Juif révèle par son nez crochu, non seulement sa propre culpabilité, mais aussi celle de tous les autres hommes qui ont le nez crochu et qui sont absents. Alors que, si on rassemble cent criminels aryens, on ne pourra déceler à leur nez que leur penchant pour l’alcool, tout en les tenant par ailleurs pour des hommes respectables.

(…)

Et alors, vous y participez et « me rejetez en tant que Juif ». Mais vous l’ai-je permis ? Croyez-vous que quelqu’un comme moi se laisse rejeter ! Pensez-vous qu’un homme conscient de sa valeur concède à quiconque le droit de critiquer, fût-ce ses qualités les moins importantes ? En quoi serait-il meilleur ?

(…)

Ne savez-vous pas qu’en temps de paix tout le monde était effrayé par un accident de chemin de fer qui tuait quatre personnes, alors que pendant la fuerre on peut entendre parler de 100000 morts sans même essayer de se représenter la misère, la douleur, l’angoisse et les conséquences ? Oui, qu’il y a eu des gens pour se réjouir du plus grand nombre possible d’ennemis morts ; plus il y en avait, plus ils étaient contents !

(…)

Trotski et Lénine ont fait couler des flots de sang (ce qui du reste n’a jamais pu être évité dans aucune révolution de l’histoire mondiale) pour transformer une théorie, évidemment fausse (mais qui, comme celles de la plupart des philanthropes des révolutions précédentes, était bien pensée), en réalité. Cela, il faut le maudire et le punir, car celui qui touche à ce genre de choses n’a pas le droit de se tromper !

(…)

Mais à quoi l’antisémitisme doit-il conduire, si ce n’est à la violence ? Est-ce difficile de se l’imaginer ? Il vous suffit peut-être de priver les Juifs de leurs droits ? Il faudra sûrement alors supprimer Einstein, Mahler, moi-même et beaucoup d’autres. Mais une chose est sûre : ces éléments beaucoup plus solides, grâce à la résistance desquels le judaïsme s’est préservé sans protection, contre l’humanité pendant vingt siècles ne pourront être éliminés. Car ils sont manifestement organisés de manière à pouvoir remplir le devoir que leur Dieu leur a imposé : survivre en exil, sans se mêler et sans se briser, jusqu’à ce que vienne l’heure du salut !

Les antisémites sont en fin de compte des gens qui voudraient améliorer le monde mais qui n’ont pas plus de perspicacité que les communistes et qui ont aussi peu de discernement qu’eux. Les utopistes sont les bons et les hommes d’affaires les mauvais.

Il me faut conclure, car, à force de taper à la machine, j’ai mal aux yeux. J’ai dû m’interrompre pendant quelques jours et m’aperçois maintenant que, moralement et tactiquement, j’ai commis une très grosse faute : J’ai argumenté ! J’ai défendu des idées !

J’ai oublié qu’il ne s’agit pas d’avoir raison ou tort, de vérité et de mensonge de compréhension et de cécité, mais de pouvoir ; et dans ce domaine tout le monde semble être aveugle, aveugle en haine comme en amour.

J’ai oublié qu’il ne sert à rien de polémiquer, car il n’y a personne qui écoute ; il n’y a aucune volonté de comprendre, mais seule celle de ne pas entendre ce que dit l’autre.

(…)

Il semble que la brouille entre Schoenberg et Kandinsky fut causée par de fausses rumeurs rapportées à Schoenberg par Alma Mahler.

De Kandinsky à Schoenberg

Neuilly-sur-Seine

135, boulevard de la Seine

France

1er Juillet 1936

Monsieur Danz m’a confirmé les nouvelles que j’avais déjà, et a dit que vous étiez maintenant un ( et mieux « le ») dictateur de la musique en Californie. Merveilleux ! J’espère que vous-même êtes content de cette nomination ainsi que votre chère épouse. Vous et moi – tous les deux – avons mené depuis bien des années une vie vraiment « active » – errant de-ci de-là, souvent mis à la porte. Nous aurions au fond bien droit à un peu de tranquillité. Disons, modestement, à une tranquillité « relative »

(…)

Indéfinissable. À « l’âme slave » correspondent ici le tout-à-la-fois et le côte-à-côte. Nulle part ailleurs on n’entendrait expliquer un règlement de police comme l’a fait devant moi un « agent » français : « Monsieur, c’est idiot mais c’est comme ça ». Ici, tout vit en même temps – la tradition la plus ancienne et l’avant garde se côtoient. Le Français veut en même temps « qu’on lui fiche la paix » et faire la révolution. Il peut devenir fou de colère et tout de suite après, être profondément aimable. Et cela se retrouve partout – tout à la fois, tout côte à côte. Vous connaissez Paris, n’est-ce pas ? Son cœur se reflète clairement dans son apparence – il suffit par exemple d ‘observer les contrastes incroyables entre les maisons (qu’on ne peut pas toujours appeler « maisons », je ne sais quel nom il faudrait leur donner) dans les rues dites « chics » – un palais, et juste à côté « une cabane de sorcières » qui tombe lentement mais sûrement en ruine depuis des années. Ou bien alors : on trouve ici superflu d’enlever les vieilles affiches – la pluie s’en chargera bien – et ainsi, vous pouvez voir une affiche qui vous paraît fraichement posée, et qui annonce un concert qui a eu lieu il y a une année. Vous questionnez un contrôleur de bus sur l’horaire de sa ligne et on vous répond « oh vous savez, sa change ». Mais comment ça « change », personne ne vous le dira. On s’énerve, on rit, et on est content. Pour un vrai Allemand, ce serait la mort.

Vous souvenez-vous encore, cher Monsieur Schoenberg, quand nous nous sommes connus au bord su Starnberger See – je suis arrivé avec le bateau à vapeur et je portais une culotte de cuir, et j’ai aperçu une estampe en noir et blanc – vous étiez habillé tout de blanc et seul votre visage était tout noir. Et plus tard, l’été à Murnau ? Tous ceux que nous avons connu alors soupirent lorsqu’ils se rappellent cette époque révolue et disent : « C’était une belle époque. » Oui, c’était vraiment une belle époque, une époque plus que belle. Comme tout débordait merveilleusement de vie, combien de victoires de l’esprit n’attendions-nous pas, qui étaient pour le lendemain. J’attends encore aujourd’hui, plein de confiance. Mais je sais que cela prendra beaucoup, beaucoup de temps.

Vous vouliez que je vous raconte comment les choses vont – j’ai été bien long et je vous ai donné tous les détails. J’attendrai maintenant « la revanche ».

(…)

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Wassily Kandinsky, Esquisse pour la composition VII

Arnold Schoenberg

Conférence de Breslau sur Die glückliche Hand

Seul pourrait oser faire une telle expérience celui qui, ayant confiance en son sens de la forme, pourrait se dire que, quelle que soit la nature des pensées à représenter, il est sûr de pouvoir les penser, et que, quand bien même les sentiments à exprimer en révolteraient d’autres que lui, il serait sûr de pouvoir les dominer. Si l’on avait cette confiance, alors on pourrait, sans théorie, s’abandonner à son imagination. On a qualifié d’expressionniste cette forme d’art, je ne sais pourquoi : elle n’a en aucun cas exprimé plus que ce qui était en elle ! Je lui ai aussi donné un nom, mais celui-ci n’est pas devenu populaire. J’ai parlé d’un art de la représentation des mouvements intérieurs. Mais je ne dois pas le dire trop haut, car tout cela est aujourd’hui décrié comme romantique.

Les tableaux

Vassili Kandinsky

Les tableaux de Schoenberg se divisent en deux genres : les uns représentent des personnages et des paysages peints directement d’après nature ; les autres, des portraits ressentis intuitivement qu’il nomme Visionen (Visions).

Les premiers, Schoenberg les décrit lui-même comme des exercices nécessaires pour les doigts : il ne leur accorde pas de valeurs particulière et ne les expose pas volontiers. Les seconds (tout aussi peu nombreux que les premiers), il peint pour donner une expression à ses états d’âme qui ne trouvent pas une forme musicale.

(…)

Premièrement, nous voyons aussitôt que Schoenberg peint non pas pour faire un « beau » ou un « gentil » tableau, mais qu’en peignant, il ne pense en réalité pas au tableau lui-même. Renonçant au résultat objectif, il cherche uniquement à fixer sa « sensation » subjective, et emploie uniquement les moyens qui lui paraissent indispensables sur le moment. Tout peintre professionnel ne peut pas se vanter d’une telle manière de créer ! Ou autrement dit, infiniment peu de peintes professionnels possèdent cette heureuse force, parfois cet héroïsme, cette énergie de renoncement qui laisse tranquillement de côté, sans y prêter attention, ou rejette au loin beaucoup de perles et de diamants picturaux, alors qu’ils se trouvent d’eux-mêmes à portée de main : Schoenberg va tout droit à la rencontre de son but, ou, guidé par ce but, à la rencontre du seul résultat nécessaire. Le but d’un tableau est : donner sous une forme picturale une expression extérieure à une impression intérieure. Voilà qui ressemble à une définition connue. Si nous en tirons la conséquence logique que le tableau n’a pas d’autre but, je demande alors : combien de tableaux peut-on désigner comme des œuvres vraies, non souillées par l’inutile ? Autrement dit : combien de tableaux restent en vérité des tableaux après ce dur et inflexible examen ? Et non pas des « objets d’art », qui stimulent trompeusement la nécessité de leur existence ?

Le tableau est une expression extérieure d’une impression intérieure sous une forme picturale.

(…)

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Arnold Schoenberg, Vision