Minimalisme et Post-minimalisme

Le minimalisme est l’un des mouvements les plus en vogue depuis 1970. Dans la musique minimaliste, le contenu musical est réduit à un minimum et les procédures sont simplifiées de manière à ce que ce qui se passe dans la musique soit directement évident.

Au début des années 1960, le minimalisme était une esthétique d’avant-garde qui se focalisait sur les procédés musicaux en eux-mêmes. Avec le temps, la technique s’est popularisée et a été largement utilisée. Cette technique permet d’exprimer une large palette de contenu expressif. Les oeuvres des compositeurs minimalistes absorbent les influences du rock, des musiques africaines et asiatiques, de la musique tonale et du romantisme pour créer ce qui a été qualifié de style musical le plus important de la fin du XXème siècle.

Art minimaliste

C’est le critique d’art Richard Wollheim qui imposa le terme d « art minimaliste » en 1965 comme désignant des oeuvres dans lesquels le matériel et la forme sont réduits aux fondamentaux. Le but de l’art minimaliste n’est pas d’exprimer des sentiments ni de représenter l’état d’esprit de l’artiste. Le minimalisme était une réaction contre la complexité, le densité, l’irrégularité et l’intensité expressive de l’expressionisme abstrait d’après-guerre. Par opposition, les artistes y favorisent  la simplicité, la clareté et la régularité, dans des oeuvres d’art qui ne nécessitent pas d’interprétation. Les oeuvres minimalistes contiènnent souvent la répétition d’un motif aux éléments simples.

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Par exemple 64 Copper Squares (1969) de Carl Andre consiste en 64 plaques de cuivre posées au sol en carré.

Hyena Stomp 1962 by Frank Stella born 1936

Hyena Stomp (1962) de Frank Stella représente un motif de spirale à partir de lignes droites et de bandes de couleur vives. Un tel art se focalise sur la matière, ce qui le rapproche des concepts artistiques de l’avant-garde des années 1960.

Le minimalisme en musique

Un mouvement analogue s’est développé parmis les musiciens de la contre culture à New-York et en Californie. Les liens étaient très forts entre compositeurs et artistes minimalistes. Les concert avaient donc souvent lieu dans des galeries d’art et des lofts plutôt que dans des salles de concert traditionnelles. Tout comme les artistes minimalistes, les compositeurs minimalistes réagissaient contre la complexité, la densité et l’extrème difficulté de la musique moderne récente, que ce soit la musique aléatoire de John Cage ou la musique sériel de Babitt, Stockhausen et Boulez ainsi que les oeuvres virtuoses de Carter et Bério. Au lieu de saturer l’auditeur avec un contenu inconnu et une surface musicale aux changements rapides, les compositeurs minimalistes réduisent la quantité de matériel et de rythme des changements au minimum et invitent l’auditeur à se focaliser sur les petits changements qui surviennent.

La Monte Young

La Monte Young (1935-) est l’un des pioniers de la musique minimaliste. Sa musique se centre sur un nombre limité de sons qui sont tenus dans la durée

Composition 1960 n°7 consiste simplement en des Si et des Fa dièzes « tenus pendant longtemps ». Cette pièce s’éloigne de l’idée traditionnelle de ce qu’est la musique, dans un esprit d’avant-garde, elle dirige aussi l’attention de l’auditeur sur les changements de timbre et d’intonation qui interviennent inévitablement lorsqu’un musicien tient une note.

The Tortoise: his dreams and journeys (1964) est une improvisation dans laquelle chanteurs et instrumentistes entrent et sortent sur divers harmoniques sur une fondamentale, jouée par un sythétiseur. Parmis ses derniers projets, The Dream House (1996) consiste en un environnement sonore et lumineux ouvert au public chez lui, à New-York, avec des installations lumineuses conçues par sa femme et collaboratrice, la sculptrice Marian Zazeela. Des enceintes géantes projettent des sons synthétiques de trente-deux fréquences différentes, accordés dans une intonation pure et qui interagissent de manière différente selon l’endroit où l’on se trouve dans la pièce. Le son est statique lorsqu’on reste immobile, mais il change lorsqu’on se déplace dans l’espace, créant une atmosphère onirique.

Terry Riley

Alors que Young réduisait la musique à des sons soutenus, Terry Riley (né en 1935), qui avait joué dans l’ensemble de Young, explora des motifs créés par la répétition. Il commença en expérimentant avec les boucles enregistrés: de petits segments de bandes magnétiques montées en boucles, qui lorsqu’il est mis dans un lecteur, joue le même son en boucle. Sa pièce pour bande magnétique: Mescalin Mix (1962-1963) supperpose de nombreuses boucles, chacune répétant une phrase courte sur une pulsation régulière. Son oeuvre la plus connue: In C (1964), use d’un procédé similaire avec des instruments accoustiques. Elle peut être jouée par un ensemble instrumental de taille variable, chacun jouant la même série de motifs répétés sur une pulsation rapide suivant l’octave de Do. Le nombre de répétition de chaque partie et la coordination des parties est indéterminée. Le son résultant combine une pulsation régulière avec un procédé de changements lents, de la consonnance aux dissonnances diatoniques et inversement. Le concept et le contenu musical sont simple et le procédé est immédiatement auditble, mais la texture dense et complexe ne ressemble à rien de ce qui avait été entendu avant.

De l’avant-garde à la popularité

Young faisait des expériences avant-gardistes, Riley se rapprochait de la musique rock. Pendant ce temps, trois autre américains amenèrent le minimalisme vers la musique savante destinée à un publique plus large.

Steve Reich

Steve Reich (né en 1936) développa une méthode quasi canonique selon laquelle les musiciens jouent ensemble les mêmes motifs d’un théme. Comme Riley, il avait commencé dans les studios de musique électronique. En 1966 il créa Come out en superposant des boucles enregistrées de la phrase parlée: « Come out to show them » de manière à ce que chaque boucle soit légèrement plus courte que la précédente, et prenne donc de l’avance sur les autres; un effet appelé « phasing ». Alors que l’on passe de 2 à 4 puis 8 boucles simultanées, chacune décalée d’avec les autres, les mots se perdent. On ne distingue plus que les sons qui les composent (particulièrement les  consonnes k, et m, le son sh et les voyelles uh et oh), chacun répété à l’infini dans son propre plan sonore. Dans Piano Phase (1967) Reich applique un principe similaire dans une pièce pour deux pianos. Les deux pianistes répètent le même motif à l’unisson à de nombreuses reprises, puis l’un prend de l’avance petit à petit jusqu’à être exactement une croche en avance sur l’autre. Ils répètent le motif plusieur fois en synchronisation rythmique, mais mélodiquement déphasés. Ce procédé est répété 12 fois, produisant à chaque fois une série différente de combinaisons harmoniques à chaque fois que les deux parties reviennent synchrones et jusqu’à ce que les deux parties méloques soient de nouveau à l’unisson. Ensuite, la même méthode est employée avec un motif de huit notes, puis un motif de quatre notes. Tandis que la mélodie d’ouverture se répète puis est décalée, elle semble se diviser en deux plans, les notes du registre aigu (Si, Do# et Ré) évoluant en un flot mélodique et les notes graves (Mi et Fa#) dans un autre, chacun subissant des variations constantes. Dans ce genre de musique, on est fasciné par l’observation des changements et des permutations possibles d’une idée simple. La méthode utilisée pour composer est claire pour chaque auditeur qui en fait l’expérience. Une telle musique n’est pas faite pour être expressive, mais les moments où la mélodie se synchronise peut être très satisfaisant, comme la résolution d’une longue dissonance en une consonnance.

Reich a fondé son propre ensemble et a pu gagner sa vie en jouant, en faisant des tournées et en enregistrant ses oeuvres. Une grande partie de sa musique des années 1970 était percussive, une superposition de couches successives d’une manière assez similaire aux percussions aricaines, qui furent l’une de ses sources d’inspiration. Il attira un large public, autant d’habitués du jazz, du rock et de la pop que de la musique classique. En effet le matériel consonnant, diatonique et le rythme rapide rendit sa musique assez attrayante.

À partir des années 1980, Reich s’éloigna de l’esthétque purement minimaliste, utilisant plutôt sa méthode pour créer des oeuvres de grande ampleur et d’un contenu émotionnel significatif, souvent en s’inspirant de ses origines juives. Dans Tehilim (1981) Reich met en musique des textes des psaumes hébraïques pour 4 chanteurs et orchestre en utilisant des canons rythmiques et mélodiques à l’unisson et avec des changements de métrique constants, accompagnés par des percussions et une harmonie dissonante bien que diatonique. Chacune des trois premières parties utilise des procédés différents et la dernière partie combine toutes les techniques en y ajoutant des croches et monte vers un climax conclusif. Dans la première et la dernière partie, comme les d’abord entendues seules sont traitées en canons à 2 voix puis à 4 voix à l’unisson en boucles répétées, il devient de plus en plus difficile de suivre une voix en particulier et l’auditeur peut entendre les parties aigues de la mélodies sur un plan sonore distinct comme dans les effets de déphasage de Come out et Piano Phase. Une pière aussi riche et complexe que celle-ci peut difficilement être qualifiée de minimaliste, bien qu’elle montre l’application de techniques minimalistes dans le champs de la musique savante. Pour cette raison, la musique écrite par Steve Reich depuis 1980 est parfois qualifiée de post-minimaliste, ce qui reflète l’influence des méthodes minimalistestout en dépassant l’esthétique minimaliste des débuts pour inclure des méthodes plus traditionnelles (comme le canon et les mouvements harmoniques), un matériel plus varié et une expressivité renouvellée. Parmis ses oeuvres plus tardives, on retient Different trains (1988) pour quatuor à cordes et bande magnétique, une réflexion émouvante sur l’holocauste et The Cave (1993) pour voix, ensemble et vidéo, qui explore la relation entre Judaïsme, Christianité et Islam entre elles et par rapport au patriarche commun Abraham. Durant sa carrière, Reich a évolué de l’expériementation d’avant-garde à une focalisation sur la construction dans les années 1970 pour finallement utiliser les outils qu’il développé dans des oeuvres qui font sens et ont vocation à avoir une place perenne au répertoire.

Philip Glass

Philip Glass (né en 1937) avait déjà publié vingt pièces avant de sortir de l’université de Chicago et de la Juilliard School et de terminer sa formation auprès de Nadia Boulanger, mais il abandonna tout après avoir travaillé avec le citariste indien Ravi Shankar. Les oeuvres de Glass depuis le milieu des années 60 ont été profondément influencés par l’organisation rythmique de la musique indienne. La part belle est donnée à la mélodie, aux consonnances et à un développement harmonique simple ainsi qu’aux fortes amplifications inspirées de la musique rock. L’oeuvre de Phill Glass est appréciée d’un large public allant des amoureux du rock au publique de musique classique. Comme Steve Reich, il a beaucoup écrit pour son propre ensemble, puis a élargis sa réputatin grace à une série d’oeuvres majeures dont des opéras, des symphonies, des concertos et des musiques de film.

Einstein on the beach

Son opéra en un Acte (de quatre heures et demi) créé au Metropolitan Opera House en 1976 était une collaboration avec le méteur en scène d’avant garde Robert Wilson qui en a écrit le scénario. L’opéra évite la narration et n’a aucun texte chanté si ce n’est le nom des notes. L’action sur scène n’a aucun sens. La musique consiste avant tout en des motifs répétés, le plus souvent des accords arpégés, joués par un orchestre de synthétiseurs, des bois et un violon solo. D’autres opéras suivirent, dont Satyagraha (1980), sur la lutte non violente de Gandhi pour l’indépendance indienne et Akhénaton (1954) sur le martyr d’un pharaon égyptien pour son culte monothéiste d’un dieu soleil. The voyage (1992) fut commandé par le Metropolitan Opera House pour commémorer le cinq-centième anniversaire du voyage de Christophe Colomb pour le nouveau monde. Dans cette oeuvre, Glass mélange son style caractéristique d’ostinatos superposés, pulsation rapise, récitatifs et airs dans la tradition opératique.

John Adams

John Adams (né en 1947) eu une tragectoire originale du minimalisme vers un style post-minimaliste personnel mélangeant les techniques minimalistes avec une varété d’autres approches. Sa première grande oeuvre fut Phrygian gates pour piano (1977-1978), représentative d’une période où le minimaliste sortait de ses origines avant-gardistes pour devenir un style plutôt qu’une esthétique. Hormis une section centrale d’accords soutenus et changeants, cette pièce de 24 min repose presque entièrement sur des motifs rapides et répétés, le plus souvent sur des modes diatoniques. La musique traverse ce que Adams appelle « des portes » changeant d’un groupe de notes à l’autre: du mode Lydien en La au mode phrygien sur La, puis les modes Lydiens et Phrygiens sur Mi etc… Ces changements donnent leur nom à cette oeuvre et donne l’impression d’un voyage à travers un environnement aux changements progressifs.

Adams continua à utiliser les techniques minimalistes dans ses oeuvres les pus tardives en y ajoutant des éléments de musique populaire et de musique classique. Harmonielehre (1985), une suite symphonique inspurée des styles romantiques et modernes fut accueillie par un magazine d’actualité par le titre: « La retour du coeur » (The heart is back in the game). Le premier mouvement commence par un accord de mi mineur répété très fort, puis continue avec un paysage minimaliste puis arrive  une section centrale dans laquelle des ostinatos gazouillent dans le registre aigu, accompagnant une mélodie lente tragique, presque impressioniste, qui rappele le dernier Mahler ou Berg.

L’opéra Nixon in China (1987) sur le voyage du président Nixon en Chine pour relancer les relations diplomatiques avec le régime communiste, traite un sujet d’actualité avec le formalisme d’un opéra baroque historique tout en applicant les techniques de composition minimalistes. Les idées exprimées sont courtes, motrices, rythmiées et répétées avec insistance, tout en évoluant constament. L’orchestre est dominé par les cuivres, les vents et les percussions. La fanfare Short ride in a Fast Machine (1986) est typique du language du compositeur à cette période et est devenue l’oeuvre la plus jouée du compositeur. La musique est mue par un développement harmonique activé par des ostinatos et des accords répétés. Un grand nombre de mélodies émergent, dominant la tecture et culminant en un large contrepoint à trois voix sur une harmonie au changements lents mais très rythmés. Les éléments mélodiques qui émergent des oeuvres de John Adams des années (1980) se sont renforcées dans les vingt dernières années. Dans The wound dresser (1988) pour baryton et orchestre, le poème de Walt Whitman qui a pour sujet son expérience d’infirmier auprès des soldats blessés pendant la guerre civile. Les instruments fournissent une toile de fond d’harmonie modale, de notes lentes et répétées et de transitions entre les sons, s’inspirant des techniques minimalistes des oeuvres précédentes d’Adams. Pour autant, l’attention est entièrement portée sur la mélodie des chanteirs qui alternent avec des interludes mélodiques. L’harmonie au développement lent et romantique et la palette orchestrale confère une atmosphère complètement différente que dan ses oeuvres précédentes. Le concerto pour violon (1993) a une texture similaire avec une mélodie rhapsodique au solo de violon qui se déroule sur un motif régulier en mouvement constant à l’orchestre. Les éléments traditionnels dont la virtuosité instrumentale, les cadences, ainsi que la chaconne et la toccata dans les deux derniers mouvements prennent plus d’importance que les techniques minimalistes.

En intégrant les techniques d’harmonie et de contrepoint traditionnels avec les techniques minimalistes, Adams a développé un style personnel d’une grande flexibilité et d’un grand pouvoir émotionnel, marqué par une plus grande diversité et une plus grande ampleur que la plupart des contemporains. Il a également traité un grand nombre de sujets, de la naissance du Christ dans l’oratorio El Niño (1999-2000), à la mémoire des victimes des attentats terroristes du 11 Septembre 2001 sur le world trade center dans On the transmigration of souls (2002) jusqu’à son opéra Doctor Atomic (2005) sur les pressions exercés sur Robert Oppenheimer et les autres scientifiques alors qu’ils se préparaient pour le premier test de la bombe atomique durant l’été 1945. La diversité et la profondeur de son style ainsi que des sujets abordés ont attirés un large publique.

L’influence du minimaliste

Le minimaliste a eu une grande influence. Depuis que la musique de Reich, Glass et Adams est devenues populaire dans les années 1970 et 1980, les techniques minimalistes sont devenues de plus en plus courantes dans la musique populaire et dans la musique de film, ce qui a conduit à affirmer que le minimaliste serait le language musical commun de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. De nombreux compositeurs de la tradition classique ont adopté des éléments inspirés du minimalisme tels que la répétition, les procédés de changements progressifs, la simplification et un retour à l’harmonie modale au dépend du reste. Pour certains, le plus grand impacte du minimalime fut la permission qu’il laissa aux compositeurs d’écrire une musique plaisante et intelligible. En réfutant (ou simplement en ignorant) l’idée romantique d’un progrès dans les styles musicaux – une notion qui soutint la vague du modernisme qui conduit de la deuxième école de Vienne à travers Schoenberg à Babitt, Boulez et Schoenberg – le minimalime aida à créer une atmosphère dans laquelle tout était possible.